Pixies, le disque qui a change le rock
Loud, quiet, loud. Fort, doux, fort. En trois mots, les Pixies ont reinvente le rock, et « Doolittle », paru au printemps 1989, en est la demonstration eclatante. Ce deuxieme album du quatuor de Boston deviendra l’une des matrices les plus copiees de la decennie suivante, au point qu’un certain Kurt Cobain avouera s’en etre directement inspire pour « Smells Like Teen Spirit ». Sans « Doolittle », le rock des annees 90 n’aurait tout simplement pas eu le meme visage.
Aux commandes, Black Francis, hurleur genial et auteur de textes surrealistes peuples de references bibliques, de violence et d’imagerie cinematographique. A ses cotes, la basse melodique et la voix angelique de Kim Deal, la guitare incisive de Joey Santiago et la batterie de David Lovering. Le producteur Gil Norton apporte une clarte nouvelle, polissant le chaos des debuts sans en eteindre la fureur. Le resultat est un disque a la fois accessible et profondement etrange.
Des hymnes detraques
« Debaser » ouvre le bal, inspire par le film surrealiste « Un chien andalou » de Bunuel et Dali, et donne le ton, celui d’un rock erudit et dechaine. « Monkey Gone to Heaven » melange ecologie et mysticisme sur un crescendo bouleversant, « Here Comes Your Man » deroule une pop presque innocente avant que « Wave of Mutilation » et « Tame » ne replongent dans la fievre. Partout, cette dynamique unique, ces ruptures brutales entre le calme et la tempete qui tiennent l’auditeur en haleine.
Black Francis chante l’apocalypse, les poissons, les yeux trances, les histoires bibliques revisitees, dans un espagnol approximatif et des cris a vous glacer le sang. Rien n’est logique, tout est juste. Les Pixies ont compris avant tout le monde qu’on pouvait etre intelligent et sauvage, melodique et abrasif, pop et derangeant. Cette equation impossible, ils la resolvent sur chaque morceau de « Doolittle », avec une assurance qui force l’admiration.
L’influence du disque est tout simplement incommensurable. Toute la vague grunge et alternative qui deferlera au debut des annees 90 en porte la trace, cette facon d’alterner les couplets murmures et les refrains explosifs, ce melange de noirceur et de melodie. Nirvana, Radiohead, Weezer et des centaines d’autres ont puise dans cette source. Les Pixies n’ont pas connu de leur vivant le succes commercial qu’ils meritaient, mais leur ombre plane sur tout ce qui a suivi.
Ce qui rend « Doolittle » eternel, c’est qu’il ne ressemble a rien d’autre tout en sonnant comme une evidence. Chaque morceau est court, dense, percutant, debarrasse de tout gras. La tension entre Black Francis et Kim Deal, qui finira par briser le groupe, nourrit une electricite palpable, une urgence qui ne retombe jamais. C’est le son de quatre individus au sommet de leur art, avant que les ego ne viennent tout compliquer.
Classe parmi les plus grands albums de tous les temps, « Doolittle » reste un sommet absolu du rock alternatif. Les Pixies y ont invente une grammaire entiere, un vocabulaire que d’innombrables groupes parleront apres eux. A ecouter et reecouter pour comprendre d’ou vient le rock moderne, pour mesurer le genie de ces quatre Bostoniens qui ont change la musique sans presque s’en rendre compte. Un disque furieux, etrange et magnifique, indispensable a toute discotheque digne de ce nom.
Un equilibre miraculeux
Ce qui rend « Doolittle » si precieux, c’est qu’il capture les Pixies a l’instant exact ou tout fonctionne. Les tensions qui couvent entre Black Francis et Kim Deal, et qui finiront par faire imploser le groupe, ne se traduisent encore que par une electricite creatrice, une emulation feconde. Chacun pousse l’autre vers le haut, et le disque benefice de cette friction sans en subir encore les degats. Un equilibre fragile, fugace, et d’autant plus precieux.
Apres deux autres albums, le groupe se separera au debut des annees 90, victime de ses dissensions internes, avant de connaitre une reconnaissance posthume grandissante. La reformation, bien des annees plus tard, prouvera l’attachement immense d’un public qui n’avait jamais oublie. Mais aucun concert de retrouvailles n’egalera jamais la fulgurance de « Doolittle », ce moment de grace ou quatre musiciens ont touche au sublime sans meme sembler y penser.
Les chiffres ne disent pas tout. Si « Doolittle » ne fut pas un enorme succes commercial a sa sortie, son influence s’est revelee infiniment plus durable que celle de bien des disques mieux vendus. C’est le propre des oeuvres veritablement novatrices, qui mettent du temps a infuser mais finissent par tout transformer. Aujourd’hui, son statut de classique absolu ne fait plus aucun doute, et chaque nouvelle generation le redecouvre avec le meme emerveillement.
Plus de trois decennies apres sa sortie, « Doolittle » demeure une reference incontournable, etudiee, citee, veneree. Chaque guitariste, chaque chanteur de rock alternatif lui doit quelque chose, qu’il le sache ou non. Les Pixies ont ecrit la une page essentielle de l’histoire de la musique, et leur influence ne cesse de grandir avec le temps. Un disque qui ne vieillit pas, qui garde intacte sa capacite a surprendre et a bouleverser. Le rock moderne commence ici.
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