Milwaukee contre-attaque : les Femmes branchent l’ampli
1986. Ronald Reagan trône à la Maison-Blanche, MTV gave le monde de gros sons synthétiques bien lustrés, et trois zigotos de Milwaukee, Wisconsin, débarquent avec leur troisième album sous le bras. Violent Femmes, c’est Gordon Gano la voix d’adolescent névrosé, Brian Ritchie et sa basse acoustique qui claque comme un fouet, Victor DeLorenzo qui tape sur tout ce qui traîne. Le trio qui avait inventé le folk-punk à mains nues, le trio du premier album culte de 1983 que tout étudiant américain possède en double exemplaire. Et là, surprise : ils branchent les amplis. Bienvenue dans « The Blind Leading the Naked ».
Le pitch fait grincer les puristes des dents avant même la première écoute. Aux manettes : Jerry Harrison, le claviériste des Talking Heads. Oui, monsieur intello new wave de New York vient produire les sauvages acoustiques du Midwest. Le hic ? Le groupe n’a jamais réclamé ce mariage. Brian Ritchie ne s’est jamais gêné pour balancer : « We didn’t think he was right to produce music as weird as ours ». Traduction maison : on ne pensait pas qu’il était le bon pour produire une musique aussi bizarre que la nôtre. Voilà l’ambiance dans le studio.
Le folk-punk passe au lifting : crime ou coup de génie ?
Et qu’est-ce que ça donne, ce son poli ? Ça dépend de quel côté du fan-club vous tenez votre carte. Les nostalgiques du grattage acoustique cradingue hurlent à la trahison : où sont passées les guitares sèches qui crachaient, la production proche du zéro, ce charme garage de chambre d’ado ? Harrison empile les cuivres, les claviers, une ribambelle d’invités qui donnent au disque un poids inédit. Ritchie l’avoue lui-même : « We’ve always been really sloppy. On this album we tried to clean it up ». On a toujours été bordéliques, là on a essayé de nettoyer. Sauf que le bordel, chez les Femmes, c’était justement la signature, le sel, l’âme.
Et pourtant. Quand on tend l’oreille sans préjugé, l’énergie nerveuse est toujours là, tapie sous le vernis. Le folk punk n’a pas crevé, il a juste enfilé une veste. La tension adolescente, l’angoisse comique, les textes qui partent en vrille : tout ça respire encore. Le disque rocke plus fort que les précédents, c’est un fait, et certains soirs on se dit que c’est exactement ce qu’il fallait. Détail croustillant : la liste des invités fait saliver, avec notamment Fred Frith, le bidouilleur génial d’instruments faits maison, sans oublier les saxophones qui viennent zébrer les morceaux. Pas vraiment le casting d’un disque vendu d’avance.
« Old Mother Reagan » : trente secondes de pur venin
S’il fallait sauver une seule cartouche pour comprendre que les Femmes n’avaient rien perdu de leurs crocs : « Old Mother Reagan ». Une demi-minute, à peine. Une comptine punk vacharde qui dégomme le président en exercice avec la délicatesse d’un coup de pied dans la fourmilière. Pas de grand discours, pas de pose : un crachat sonore, et terminé. À l’heure où l’Amérique reaganienne baignait dans son optimisme cocaïné, ces trois-là balançaient leur petite bombe rigolarde. Du grand art de la concision rageuse.
Et puis il y a LA reprise, celle dont tout le monde parle encore : « Children of the Revolution » de T. Rex. Reprendre Marc Bolan, ce n’est pas rien, c’est toucher au sacré du glam. Les Femmes s’en emparent et y injectent un groove, une nervosité, presque un funk inattendu qui dépoussière le morceau. Certains osent même dire qu’ils font mieux que l’original. Affirmation casse-gueule, mais écoutez et jugez : la chose tient debout, anthémique et électrique, portée par cette voix de Gano toujours au bord de la crise de nerfs.
Verdict : le disque mal-aimé qui méritait mieux
L’accueil ? Un grand écart digne de la gymnastique olympique. D’un côté, « Spin » applaudit des deux mains : « This is a great album, one that may finally earn the Violent Femmes the attention they deserve ». Un grand disque qui pourrait enfin leur valoir l’attention méritée. De l’autre, certains sortent le lance-flammes et le qualifient de désastre. Entre les deux, AllMusic tranche pour un effort plus grand public qui rocke plus fort. Bref : personne d’accord avec personne, et c’est peut-être ça le plus beau compliment.
Côté commerce, le disque fait son trou : c’est la première incursion du groupe dans le classement album américain, et même une apparition au Royaume-Uni, une première pour eux. Pas un raz-de-marée, mais une vraie reconnaissance pour des marginaux du Wisconsin.
Alors, faut-il l’aimer ? Évidemment. « The Blind Leading the Naked » est l’album boudé de la discographie, le vilain petit canard coincé entre les classiques acoustiques, celui qu’on n’ose pas défendre en soirée. Erreur. C’est un disque de transition courageux, un groupe qui refuse de se répéter, quitte à fâcher sa propre paroisse. L’aveugle qui guide le tout-nu, comme dit le titre emprunté à une toile de Bruegel. Métaphore parfaite : personne ne savait vraiment où on allait, et c’est précisément pour ça que le voyage vaut le détour. Ressortez-le, montez le son, et laissez Gordon Gano vous hurler dans les oreilles. Vous me remercierez.
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