Le chant du cygne d’un groupe métamorphosé
Il y a des disques qui ne demandent rien et qui finissent par tout obtenir, à retardement, dans le silence respectueux des connaisseurs. Laughing Stock, paru en 1991, appartient à cette aristocratie discrete. A sa sortie, le dernier album de Talk Talk passe quasiment inapercu, glisse sur l’époque comme l’eau sur les plumes. Trop expérimental, dit-on, trop austère, trop loin du synthé-pop scintillant qui avait fait la gloire du groupe au début des années 80.
Et pourtant. Avec le recul, ce disque s’impose comme l’une des plus belles choses parues cette année-là, un sommet d’une beauté quasi liturgique. Mark Hollis, ame damnée et lumineuse du groupe, y achève une mue commencée avec Spirit of Eden, abandonnant définitivement la pop pour une contrée musicale que nul n’avait encore vraiment cartographiée.
La naissance d’un genre
On a coutume de dire que Laughing Stock, avec son prédécesseur, invente le post-rock. La formule est commode, peut-être réductrice, mais elle dit quelque chose de juste. Ici, le rock se défait de ses certitudes, abandonne le couplet-refrain, laisse le silence devenir un instrument à part entière. Les morceaux respirent, s’étirent, se suspendent au bord du vide.
Cette esthétique du dépouillement aura des conséquences immenses. Les échos de cet album à l’immense beauté vont résonner dans une grande partie des musiques expérimentales les plus fines publiées par la suite. Tout un pan de la création contemporaine, des paysagistes sonores aux amoureux de la lenteur, doit quelque chose à ce disque de 1991.
Mark Hollis, l’ascète du son
Au centre de tout, il y a Mark Hollis, dont la voix fragile, presque chuchotée, semble toujours sur le point de se briser. Hollis ne chante pas, il confie. Sa diction hésitante, ses phrasés suspendus créent une intimité bouleversante, comme si chaque mot lui coutait un effort, une mise à nu.
Sa méthode de travail est legendaire : enregistrer dans l’obscurité, multiplier les prises, sculpter le silence autant que le son. Cette quête de la pureté absolue confine au mysticisme. Hollis recherchait, disait-il, la note juste, la seule, celle qui rend toutes les autres inutiles. Laughing Stock est le fruit de cette ascèse exigeante, presque douloureuse.
Une architecture du silence
Ce qui fascine dans ces six longs morceaux, c’est la place accordée au vide. Le groupe a compris que le silence n’est pas l’absence de musique mais sa respiration, son contrepoint nécessaire. Une note de trompette surgit, puis se tait. Un accord de guitare flotte, puis s’éteint. Tout est question de tension et de relachement.
Les musiciens, nombreux, jouent souvent quelques notes seulement, parfois rien du tout. L’improvisation cotoie la composition la plus méticuleuse. De cette alchimie nait une musique organique, vivante, qui semble naitre sous nos oreilles plutot qu’avoir été planifiée. C’est l’art suprème de faire beaucoup avec presque rien.
Un disque qui se mérite
Laughing Stock n’est pas un disque facile, on ne va pas vous mentir. Il exige du temps, de l’attention, une disposition particulière de l’esprit. Il ne se laisse pas attraper distraitement, en fond sonore. Il réclame qu’on s’asseye, qu’on baisse la lumière, qu’on accepte de se laisser porter par sa lente dérive.
Mais à ce prix, la récompense est immense. Peu d’oeuvres procurent ce sentiment d’élévation, cette impression d’avoir touché quelque chose d’essentiel. C’est un disque qu’on n’écoute pas, qu’on habite, dans lequel on entre comme dans une cathédrale dépouillée.
L’héritage d’un testament
Talk Talk ne survivra pas à cet album. Hollis se retirera bientot du monde, ne livrant qu’un disque solo avant un long silence. Cette rareté ajoute à la légende, fait de Laughing Stock un objet quasi sacré, le testament d’un artiste qui aura toujours préféré le retrait à la lumière des projecteurs.
Aujourd’hui, le disque est unanimement célébré, cité parmi les chefs-d’oeuvre méconnus de son époque. Justice tardive mais éclatante pour une oeuvre qui n’avait besoin de personne pour exister, mais qui méritait d’etre enfin entendue. Un sommet absolu, dont la beauté froide et nue ne cesse de gagner en profondeur à mesure que le temps passe.
La postérité d’un sommet caché
Le destin de Laughing Stock est exemplaire de ces oeuvres en avance sur leur temps. Boudé à sa sortie, le disque a connu une lente remontée vers la lumière, porté par le bouche-à-oreille des mélomanes et la reconnaissance progressive de la critique. Aujourd’hui, il figure dans toutes les listes des disques essentiels, cité par d’innombrables musiciens comme une influence majeure.
Cette reconnaissance tardive ne doit rien au hasard. Elle récompense une oeuvre d’une rigueur et d’une beauté absolues, qui n’a jamais cherché à plaire mais qui finit toujours par convaincre. Mark Hollis aura prouvé qu’on peut atteindre l’universel par le retrait le plus radical. Son chef-d’oeuvre continue d’irriguer la création contemporaine, preuve que la vraie modernité ne vieillit jamais. Un disque culte au sens le plus noble du terme.
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