Detroit brule, Mitch Ryder chante
En 1966, Detroit est une ville en ebullition. Les usines Ford et General Motors tournent a plein regime, la Motown exporte la soul dans le monde entier, et dans les clubs de la ville, un garcon blanc de Hamtramck du nom de William Levise Jr. chante comme si sa vie en dependait. Il s’est rebaptise Mitch Ryder, il a forme les Detroit Wheels, et ce qu’il fait avec eux en 1966 est un blues electrique et un rhythm and blues brut qui n’a rien a envier aux meilleurs disques soul du moment.
Take a Ride, premier album de Mitch Ryder and the Detroit Wheels, est sorti en debut d’annee sur New Voice Records, label cree par le producteur Bob Crewe qui produit aussi les Four Seasons. Crewe a vu en Ryder quelque chose d’immediat et d’explosif : une voix blanche capable de transporter l’emotion soul sans singer personne, et un groupe derriere lui qui joue avec la pugnacite d’un groupe de circuit qui a rode son repertoire dans des dizaines de salles avant d’approcher un studio.
Le medley qui change tout
La strategie de Bob Crewe sur les premiers singles du groupe est simple et efficace : prendre deux standards soul connus et les medleyer en une seule chanson a toute vitesse. « Jenny Take a Ride! » met ensemble « C.C. Rider » et « Jenny Jenny » de Little Richard. « Devil with a Blue Dress On » combine « Devil with a Blue Dress » de Shorty Long et « Good Golly Miss Molly » encore de Little Richard. Ces medleys a deux ou trois chansons en moins de trois minutes donnent l’impression d’un groupe qui ne peut pas s’arreter, qui accelere plutot que de lever le pied, qui est physiquement incapable de ralentir.
« Jenny Take a Ride! » atteint le numero dix du Billboard Hot 100 en decembre 1965. C’est le genre de depart qui cree une attente. L’album qui suit doit capitaliser sur cette energie sans la diluer. Dans l’ensemble, Take a Ride y parvient : il y a dans ces sillons la meme urgence, la meme sensation que le groupe est en train de jouer comme s’il avait vingt minutes avant la fin du monde.
Jim McCarty a la guitare electrique est un element essentiel de ce son. Il joue un Fender Telecaster avec un vibrato naturel et une tendance a l’attaque frontale qui rappelle les guitaristes de blues de Chicago. Pas de delicatesse decorative : juste une guitare qui pousse Ryder dans ses retranchements et qui repond a sa voix avec la meme agressivite bienveillante.
Blanc de peau, noir de feeling
La question de l’authenticite culturelle dans le rhythm and blues blanc est complexe et rarement tranchee proprement. Les Rolling Stones ont pris le blues et en ont fait du rock anglais. Les Animals ont pris les memes sources et les ont habillees d’un desespoir nordiste tres british. Mitch Ryder n’est pas anglais, il est du Michigan, et sa relation avec la musique noire americaine est celle d’un voisin, pas d’un touriste.
Hamtramck, la ville ou Ryder a grandi, est une enclave polonaise au sein de Detroit, separee de la ville mais pas de sa culture. Les stations de radio que Ryder ecoutait adolescent diffusaient WCHB, la station soul de Detroit. La Motown etait une realite quotidienne, pas un objet exotique. Quand il chante du R&B, il chante la musique de sa ville, pas la musique d’un ailleurs qu’il aurait importe.
Cette proximite s’entend. Sur les covers de Wilson Pickett, de Little Richard, de Chuck Berry qui peuplent l’album, il n’y a pas de decalage entre le chanteur et le materiau. Ryder habite ces chansons comme si elles lui appartenaient, ce qui est une forme de respect paradoxal : le meilleur hommage qu’on peut rendre a une chanson, c’est de la chanter comme si on l’avait ecrite.
Le Detroit Sound en 1966
Detroit en 1966 produit plusieurs sons simultanement. La Motown de Berry Gordy sort ses hits les plus parfaits : les Four Tops, Marvin Gaye, les Supremes, les Temptations sont tous en pleine periode de grace. A quelques rues de la, les MC5 commencent a repeter dans des sous-sols, cherchant un rock qui serait aussi violent que la tension politique de la ville. Et Mitch Ryder fait le pont entre ces deux mondes sans le savoir : la soul comme energie, le rock comme vehicule.
Ted Nugent, encore adolescent a Detroit en 1966, a souvent cite Ryder comme une influence formatrice. L’idee qu’un musicien blanc de la ville pouvait prendre possession du R&B americain et le transformer en quelque chose d’aussi brulant et d’aussi urgent que l’original lui a montre qu’une voie existait. Nugent ira dans une direction tres differente, evidemment, mais la graine est la.
Bruce Springsteen a repris « Devil with a Blue Dress On » en concert pendant toute la periode Born to Run. Il a toujours cite Mitch Ryder comme l’un de ses modeles absolus de ce que la scena rock devrait etre : physique, urgent, totalement present. Il y a une ligne directe entre la pugnacite de Ryder en 1966 et la ferveur de Springsteen dans les annees 1970, une meme foi dans le pouvoir du rock live de dire des choses vraies sur la vie reelle.
Mitch Ryder and the Detroit Wheels. Pas de metaphores, pas de poesie, pas de concept. Juste Detroit, juste la sueur, juste une voix qui chante comme si demain matin n’existait pas encore.
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