1975 Album

Suicide Sal

par Maggie BELL

4,0
Sortie 1975
Genres blues rock

Il y a des voix dans le rock britannique des années soixante-dix qui auraient dû dominer l’ère et qui sont restées dans l’ombre pour des raisons que l’histoire de la musique populaire n’explique jamais vraiment clairement. La voix de Maggie Bell est de celles-là. Puissante, expressives, capable de passer du murmure le plus intime à l’explosion gospel la plus dévastatrice en quelques mesures, elle est l’une des plus grandes voix de blues et de soul que l’Angleterre ait jamais produites. « Suicide Sal », son premier album solo, en est la démonstration la plus complète.

Maggie Bell avait bâti sa réputation au sein de Stone the Crows, le groupe de Glasgow qu’elle avait cofondé avec le guitariste Les Harvey à la fin des années soixante. Stone the Crows avait développé un son de blues-rock intensément britannique qui avait attiré l’attention des meilleurs musiciens de l’époque, et la voix de Bell était au centre de tout. Quand le groupe s’est séparé en 1973, après une série d’événements difficiles, Bell avait un nom et un public, mais elle cherchait encore à définir ce qu’elle voulait faire seule.

C’est Peter Grant, le manager de Led Zeppelin, qui a signé Bell sur Swan Song Records, le label que Zeppelin venait de créer pour distribuer leur propre musique et celle d’artistes sélectionnés. Ce n’est pas un hasard : Grant avait l’oreille pour les talents extraordinaires, et Bell était un talent extraordinaire. Swan Song en 1975 abritait Bad Company, Dave Edmunds, et maintenant Maggie Bell. C’était une compagnie respectable.

« Suicide Sal » a été enregistré avec un groupe de musiciens de premier ordre. Bobby Whitlock, claviériste et chanteur qui avait joué avec Derek and the Dominos aux côtés d’Eric Clapton, apporte une sensibilité sudiste américaine qui enrichit le son sans le diluer. Boz Scaggs, guitariste et chanteur qui était en train de construire sa propre carrière solo à San Francisco, participe également à l’album. Ces présences américaines autour d’une chanteuse écossaise créent une friction musicale productive : le blues de Bell vient de Glasgow, le blues de ses musiciens vient du sud des États-Unis, et les deux versions du même idiome se parlent avec une aisance naturelle.

La chanson titre est un portrait de femme d’une précision cinématographique. Bell chante Sal avec une empathie totale, comme si elle connaissait ce personnage depuis toujours, comme si elle avait habité le même immeuble et partagé les mêmes rêves. C’est ce qui distingue les grandes chanteuses de blues des interprètes ordinaires : la capacité à disparaître à l’intérieur d’une chanson, à devenir le personnage plutôt que de simplement le représenter.

« If You Don’t Know » est un moment de soul pure qui montre l’étendue musicale de Bell au-delà du blues. Elle chante avec une liberté et une fluidité qui rappellent les grandes voix de la Motown et du gospel américain, tout en gardant un accent et une façon de phraser qui sont irréductiblement britanniques. Ce mélange d’influences et d’identités est l’une des caractéristiques les plus attachantes de l’album.

« A Woman Left Lonely » est une reprise d’un titre de Dan Penn et Spooner Oldham, deux des compositeurs les plus importants de la soul sudiste américaine. Bell s’en empare avec un respect et une liberté simultanées qui montrent qu’elle a compris ce qu’il faut faire d’une grande chanson : la traiter comme le point de départ d’une interprétation personnelle plutôt que comme un monument à reproduire fidèlement.

Les arrangements de l’album, signés par différents musiciens selon les morceaux, gardent une cohérence de ton qui unit l’ensemble. Il y a dans « Suicide Sal » une chaleur et une générosité sonores qui font que l’album vieillit bien : on n’y entend pas les excès de production qui datent beaucoup d’albums du milieu des années soixante-dix. La voix de Bell est au centre, et les arrangements sont là pour la servir plutôt que pour exister indépendamment d’elle.

« Suicide Sal » n’a pas obtenu le succès commercial qu’il méritait lors de sa sortie. Mais les musiciens qui l’ont entendu à l’époque savaient ce qu’ils écoutaient. Rod Stewart, qui partageait avec Bell la même admiration pour les grandes voix de soul et de blues, était l’un de ses fans les plus sincères. Robert Plant de Led Zeppelin aussi. Quand les meilleurs chanteurs de votre génération vous considèrent comme une égale, c’est le jugement qui compte. « Suicide Sal » est la preuve sonore que ce jugement était fondé.

La place de Maggie Bell dans l’histoire du rock britannique reste à réévaluer. À une époque où les chanteuses rock étaient souvent confinées à des rôles d’accompagnement ou réduites à des archétypes, Bell incarnait quelque chose de différent : une musicienne complète avec une voix d’exception et une vision artistique propre. Son influence sur les chanteuses britanniques qui ont suivi, de Annie Lennox qui l’a citée comme référence à PJ Harvey qui partage cette même intensité brute, est plus profonde qu’on ne le reconnaît généralement. « Suicide Sal » est le point de départ de cette influence.

La note des passionnés

4,0 /5

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