1979 Album

Solid State Survivor

par YELLOW MAGIC ORCHESTRA

4,0
Sortie 1979
Genres électronique

Tokyo 1979 : trois samouraïs branchent les synthés et le futur débarque

Imaginez un peu le tableau. Vous êtes en 1979, le punk vient de cracher son dernier glaviot, le disco agonise sous les boules à facettes, et soudain, depuis Tokyo, trois types en costards rouges débarquent avec des claviers gros comme des frigos et vous balancent à la figure le son des trente prochaines années. Ces trois-là s’appellent Haruomi Hosono, Ryuichi Sakamoto et Yukihiro Takahashi. Ensemble, ils forment le Yellow Magic Orchestra. Et leur deuxième album, ce « Solid State Survivor » sorti le 25 septembre 1979 chez Alfa Records, c’est ni plus ni moins que l’acte de naissance de la musique électronique grand public telle qu’on la connaît. Rien que ça.

Le rock, à l’époque, regardait ces machines avec la méfiance d’un curé devant une boîte de strip-tease. Le YMO, lui, en a fait sa religion. Pendant que tout le monde grattait sa Gibson en transpirant, ces Japonais programmaient l’avenir au séquenceur. Et quand on dit séquenceur, on parle du fameux Roland MC-8 Microcomposer, trituré par leur quatrième larron de l’ombre, Hideki Matsutake. C’est cette boîte à rythmes glacée, mathématique, implacable, qui donne à tout l’album sa pulsation de robot dansant. Pas un poil de batterie qui traîne, pas une note de trop. La précision chirurgicale.

« Technopolis » et « Rydeen » : deux missiles qui ont reformaté nos oreilles

Posez l’aiguille sur la face A et tenez-vous bien. Ça démarre par « Technopolis », hymne futuriste à la mégalopole électronique, avec cette voix robotique qui éructe « Tokyo » comme un clin d’oeil appuyé aux papas allemands de Kraftwerk. Sauf qu’ici, c’est plus fun, plus dansant, plus pop. Le YMO a compris un truc que personne n’avait pigé : on peut faire de la musique de machine sans ressembler à une notice de lave-vaisselle. La technopop venait de naître, et elle avait des hanches.

Et puis il y a « Rydeen ». Mes aïeux, « Rydeen ». Signé Yukihiro Takahashi, ce morceau est tout simplement l’un des riffs synthétiques les plus reconnaissables de la planète. Une mélodie galopante, héroïque, gravée dans le marbre, qui vous reste en tête pendant trois jours et vous fait sourire bêtement dans le métro. Si vous avez touché à une borne d’arcade dans les années 80, si vous avez entendu le moindre jingle de pub futuriste, c’est l’ADN de « Rydeen » qui coulait dans vos veines sans que vous le sachiez. Du génie pur, emballé dans quatre minutes vingt-six.

« Behind the Mask » : le morceau que Michael Jackson voulait à tout prix

Maintenant, accrochez-vous, parce que voilà l’histoire la plus dingue de l’album. Sur la face B se planque « Behind the Mask », composé à l’origine par Ryuichi Sakamoto pour une publicité de montres à quartz Seiko, avant d’être habillé de paroles par Chris Mosdell. Un truc froid, hypnotique, parfait. Sauf que ce petit bijou japonais va traverser le Pacifique et atterrir dans les oreilles d’un certain Michael Jackson.

Le Roi de la Pop en tombe raide dingue. Au début des années 80, il en enregistre sa propre version avec des paroles et des mélodies supplémentaires, dans l’idée de la caser sur un petit disque de rien du tout intitulé… « Thriller ». Oui, « Thriller », l’album le plus vendu de tous les temps. Manque de bol, aucun accord sur les droits d’auteur n’a pu être trouvé, et le morceau a fini à la trappe. La démo de Jacko ne sortira finalement qu’en 2022 sur « Thriller 40 ». Imaginez la trajectoire de ce truc si l’affaire avait abouti. Et ce n’est pas tout : dans les années 80, le claviériste Greg Phillinganes et même Eric Clapton, oui le dieu de la six-cordes lui-même, en ont enregistré des versions inspirées de la démo de Jackson. La reprise de Clapton, sortie en 1987, a même tutoyé le haut des classements dans plusieurs pays. Trois Japonais avec des synthés qui finissent par faire chanter Michael Jackson et jouer Eric Clapton : voilà le genre de revanche que l’Histoire adore.

Le disque qui a programmé la techno, la house et l’electro

Au Japon, le triomphe fut total. « Solid State Survivor » a trusté le haut du classement Oricon et a fini par s’écouler à plus de deux millions d’exemplaires dans le monde. Pas mal pour de la musique de robots, hein.

Mais le vrai trésor n’est pas dans les chiffres. Il est dans tout ce qui a suivi. Sans le YMO, pas de techno de Detroit, pas de house de Chicago, pas d’electro, pas de la moitié de ce qui passe aujourd’hui dans les clubs du monde entier. Les pionniers de Detroit comme Juan Atkins ont biberonné à ce son robotique. Tout le hip-hop électronique, toute la synthpop des années 80, tout ça plonge ses racines dans ces sillons japonais. Le journaliste Matt Mitchell du magazine Paste résumait ça superbement en écrivant que plonger dans l’album, « c’est comme prendre une machine à voyager dans le temps vers une mecque d’arènes bâties de murs scintillants, vaporeux, glamour, de bruit cristallin et implacable ».

Voilà le secret le mieux gardé du rock : la révolution électronique n’est pas venue que de Düsseldorf ou de Detroit, mais aussi de Tokyo, portée par trois mecs en costume rouge qui souriaient en programmant la fin du vieux monde. « Solid State Survivor » n’a pas pris une ride. Il sonne toujours comme demain. Et si vous ne l’avez jamais écouté, qu’est-ce que vous attendez, bon sang ? Le futur a beau avoir quarante-cinq ans, il déchire encore tout.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Solid State Survivor