1970 Album

Small Talk at 125th and Lenox

par Gil SCOTT-HERON

4,0
Sortie 1970
Genres fusion · rap

Gil Scott-Heron. New York, 1970. Au coin de la 125e Rue et de l’Avenue Lenox, au coeur de Harlem, un jeune homme de vingt ans observe, écoute, enregistre dans sa tête tout ce qu’il voit. Les conversations des passants. Les prédicateurs du coin de rue. La musique qui sort des fenêtres ouvertes. La vie ordinaire et extraordinaire du quartier le plus célèbre d’Amérique noire. Et il transforme tout cela en poésie. En paroles scandées sur un fond de percussions africaines. En littérature parlée qui anticipe de vingt ans ce que le monde va appeler le hip-hop.

Gil Scott-Heron est né à Chicago en 1949 d’une mère chanteuse professionnelle et d’un père, Gil Heron, footballeur jamaïcain qui a joué pour le Celtic FC en Écosse au début des années 1950, devenant l’un des premiers joueurs noirs du championnat écossais. Une famille d’artistes et de pionniers, donc. Gil junior grandit entre Chicago, Jackson au Tennessee et New York, absorbant les influences musicales et littéraires de chacun de ces lieux.

À Lincoln University en Pennsylvanie, il étudie la littérature sous la direction du poète Sterling Brown, l’un des grands noms de la Renaissance de Harlem. Brown lui enseigne la tradition de la parole noire américaine, les sermons des grandes prédicateurs baptistes, les blues ruraux du Mississippi, les spoken word des clubs de jazz new-yorkais. Scott-Heron assimile tout cela et le synthétise dans un style entièrement personnel.

En 1970, il publie simultanément un roman, « The Vulture », et cet album « Small Talk at 125th and Lenox ». À vingt ans. La précocité est stupéfiante. « The Vulture » est un roman policier ancré dans le Harlem contemporain, influencé par les hard-boiled writers américains et par la tradition littéraire afro-américaine. L’album, lui, est un recueil de poèmes mis en musique avec une économie de moyens remarquable.

L’accompagnement musical est assuré par Brian Jackson à la flûte et aux percussions, et Charlie Saunders aux congas. Trois hommes. Pas d’amplification excessive. Pas d’arrangements sophistiqués. Juste la voix, la parole, les rythmes africains qui soulignent sans envahir. Bob Thiele, fondateur du label Flying Dutchman Records et grand producteur de jazz qui avait travaillé avec John Coltrane et Count Basie, a eu la sagesse de laisser Scott-Heron trouver son propre son sans interférer.

« The Revolution Will Not Be Televised » est le morceau qui ancre Scott-Heron dans l’histoire culturelle du vingtième siècle. Dans cette version originale parlée, le texte est une cascade de références à la culture populaire américaine, une liste de tout ce que vous ne verrez pas à la télévision parce que la vraie vie, la vie qui compte, la vie qui change les choses, se passe dans les rues et dans les coeurs. C’est de la satire brillante. C’est de la poésie politique. C’est de la prophecy urbaine.

Mais « Small Talk at 125th and Lenox » n’est pas uniquement un album politique. « Brother » est une méditation sur la fraternité masculine, sur ce que signifie être solidaire dans un monde dur. « Comment Number One » explore les paradoxes de l’identité et de l’appartenance avec une finesse philosophique remarquable. « The Get Out of the Ghetto Blues » joue avec la forme du blues pour décrire l’aspiration au dépassement et à la liberté avec humour et tendresse.

Scott-Heron lui-même a toujours été prudent avec les étiquettes. « Je ne suis pas le parrain du rap », a-t-il dit souvent. « Je suis au début du début. » Cette modestie est sincère mais inexacte. Les connexions entre son travail et le hip-hop qui va émerger dix ans plus tard sont évidentes et directes. Le spoken word rythmé, la conscience sociale, les références à la culture populaire, l’ancrage dans la réalité urbaine : tout est là.

Cet album a influencé des générations d’artistes qui n’ont pas toujours su ou voulu reconnaître la dette. Les Last Poets, qui sortent leur propre album la même année, partagent avec Scott-Heron une approche similaire mais distincte. Ensemble, ces deux oeuvres de 1970 définissent un territoire artistique nouveau dont les frontières s’étendent encore aujourd’hui.

Sur X : @GilScottHeron

La note des passionnés

4,0 /5

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