1987 Album

Sign ‘O’ the Times

par PRINCE

4,0
Sortie 1987
Artiste PRINCE
Genres funk · pop · rock/pop rock

Avril 1987 : Prince balance un double album et écrase tout le monde

Il faut imaginer la scène. Septembre 1986. Prince rentre aux États-Unis et, en l’espace de quinze jours, dissout The Revolution, le groupe qui venait de lui offrir le triomphe de « Purple Rain ». Wendy, Lisa, Bobby Z, tout le monde dehors. Le Kid de Minneapolis a senti qu’il perdait le contrôle, et chez Prince, le contrôle, c’est sacré. Résultat : il s’enferme tout seul dans son studio de Paisley Park et accouche, le 31 mars 1987, de « Sign ‘O’ the Times », double album de seize titres où il joue à peu près tous les instruments lui-même. Batterie, basse, guitare, claviers, le bonhomme fait l’orchestre à lui tout seul. Un homme-orchestre génial enfermé dans sa salle de mixage. Près de quarante ans plus tard, on cite encore ce disque comme son chef-d’oeuvre absolu, et croyez-moi, ce n’est pas un titre volé.

Trois albums avortés pour le prix d’un : le grand bazar créatif

Ce qui rend ce monstre fascinant, c’est qu’il est né d’un cimetière de projets. Avant « Sign ‘O’ the Times », Prince avait dans ses cartons trois disques qu’il a tous balancés. D’abord « Dream Factory », un projet collectif où Wendy et Lisa chantaient, abandonné pile au moment de la dissolution du groupe (forcément, sans le groupe, plus de projet de groupe). Ensuite « Camille », une lubie démente où Prince invente un alter ego androgyne en accélérant sa voix pour la rendre plus aiguë, presque féminine. Et enfin « Crystal Ball », un triple album pharaonique que Warner Bros. a refusé tout net : pas question de vendre trois galettes d’un coup, mon grand, tu vas me ramener ça à deux disques. Prince a donc pris des bouts de partout, mélangé le tout, et c’est de ce chaos qu’est sorti le diamant. Comme quoi, les meilleurs disques naissent parfois des décombres des mauvaises idées.

L’alter ego Camille, justement, n’a pas disparu. Sa voix trafiquée hante plusieurs morceaux du disque, dont le sublime « If I Was Your Girlfriend », chanté dans ce registre pitché jusqu’au vertige. Un type qui invente un personnage féminin pour chanter le désir d’intimité absolue avec une femme : on est en 1987, et Prince fait déjà voler en éclats tout ce que les autres oseront à peine effleurer trente ans plus tard.

Le morceau-titre : un coup de poing minimaliste dans la figure de l’Amérique

Et puis il y a LA chanson. « Sign ‘O’ the Times », le titre d’ouverture, est une merveille de dépouillement. Presque rien : une boîte à rythmes Linn, un synthé Fairlight, une ligne de basse qui rampe, et la voix de Prince qui égrène un constat social glaçant. Le sida qui fauche, le crack qui ravage les quartiers, la pauvreté, la violence des gangs, une navette spatiale qui explose. Aucun pathos, aucune grandiloquence : juste des faits, posés à plat sur un groove squelettique, et c’est précisément ce vide qui rend la chose terrifiante. Là où n’importe quel autre artiste aurait sorti les violons et le choeur gospel pour pleurer sur le monde, Prince choisit le silence. Le résultat vous prend à la gorge. La presse de l’époque ne s’y est pas trompée : le redouté Robert Christgau du Village Voice y voyait « the most gifted pop musician of his generation proving what a motherfucker he is ». Traduction maison : le mec le plus doué de sa génération qui prouve à tout le monde de quel bois il se chauffe.

Funk, rock, pop, gospel, psyché : le grand écart permanent

Parce que oui, n’allez pas croire que « Sign ‘O’ the Times » est un disque sinistre. C’est un disque TOTAL, un buffet à volonté où Prince passe du funk crasseux à la pop solaire, du rock’n’roll au gospel halluciné, en repassant par la ballade psychédélique. La preuve avec « U Got the Look », duo électrique avec la chanteuse Sheena Easton, clip tourné à Paris, hit imparable qui sent la sueur et le néon, du rock-funk taillé pour les radios mais sans une once de compromis. Ou bien « I Could Never Take the Place of Your Man », power-pop guitaristique irrésistible (à l’origine une vieille maquette ressortie du placard et reliftée). Sur la même galette, on a donc le constat social le plus froid de sa carrière ET le tube le plus bondissant. Cette amplitude monstrueuse, cette capacité à tout faire et à tout réussir dans le même geste, voilà ce qui sépare les génies des simples bons artistes.

Le sommet : pourquoi ce disque écrase la concurrence

Soyons clairs. Prince a fait des disques magnifiques avant et après. « 1999 », « Purple Rain », « Lovesexy ». Mais « Sign ‘O’ the Times », c’est autre chose. C’est le moment où l’homme-orchestre, libéré de son groupe, sans personne pour lui dire non, atteint un point d’équilibre miraculeux entre l’ambition débordante et la maîtrise totale. La critique l’a rangé parmi les albums les plus acclamés de la seconde moitié du XXe siècle, et il trône très haut dans le classement des plus grands albums de tous les temps établi par Rolling Stone. On parle d’un disque que la critique adore quasi unanimement, ce qui, pour un double album foutraque sorti des cendres de trois projets ratés, relève du tour de force.

Si vous ne connaissez Prince que par « Purple Rain » et « Kiss », arrêtez tout. C’est par ici que ça se passe. « Sign ‘O’ the Times » est le genre de disque qu’on découvre à vingt ans et qu’on réécoute à cinquante en se disant qu’on n’a toujours pas fait le tour. Un type seul dans un studio qui réinvente la musique noire américaine à lui tout seul, voilà ce qu’on appelle un sommet. Et les sommets, ça ne se discute pas, ça se gravit. De préférence en vinyle, volume à fond.

La note des passionnés

4,0 /5

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