Prince 1986 : le dandy fait sa Parade et envoie tout valser
Imaginez le tableau. Nous sommes le 31 mars 1986. Prince vient de se faire bouder par la critique pour Around the World in a Day, son trip psychédélique de 1985 que les puristes du funk avaient regardé comme une danseuse qui aurait avalé trop de patchouli. Le Kid de Minneapolis aurait pu rentrer dans le rang, ressortir un Purple Rain bis et compter ses millions. Mais non. Le bonhomme préfère réaliser un film en noir et blanc sur la Côte d’Azur, jouer les gigolos à moustache, et accoucher d’un des disques les plus élégants de sa carrière. Ça s’appelle Parade, c’est la bande originale du long-métrage Under the Cherry Moon, et c’est signé Prince and the Revolution. Le genre de pari qu’on ne fait pas si on a peur de se ramasser.
Et le plus beau, c’est que ça marche. Parade, c’est douze titres enregistrés entre avril 1985 et le début 1986, sortis sur Paisley Park et Warner. Un disque qui démarre comme un manège emballé : les quatre premiers morceaux, « Christopher Tracy’s Parade », « New Position », « I Wonder U » et « Under the Cherry Moon », déboulent en moins de trois minutes chacun, enchaînés au cordeau, plus saynètes de cinéma que tubes formatés pour la radio. On est happé avant même d’avoir compris ce qui nous arrivait. Bienvenue dans le carnaval pourpre.
« Kiss » : le coup de génie minimaliste qui a fait n°1
Parlons du monstre. « Kiss », premier single sorti le 5 février 1986, est un cas d’école de ce que le funk peut faire avec presque rien. Pas de basse, ou si peu, une guitare sèche et coupante, un falsetto de chat de gouttière, et ce groove squelettique qui colle aux semelles pendant des jours. Résultat des courses : numéro 1 du Billboard Hot 100, plus d’un million d’exemplaires écoulés aux États-Unis. Prince a réussi le tour de force de cartonner avec un morceau bâti sur du vide. Les autres remplissent leurs chansons à ras bord, lui enlève tout et touche le jackpot. Insolent, le gaillard.
Mais réduire Parade à « Kiss » serait une faute de goût impardonnable. Le disque crache trois autres singles : « Mountains » (mai 1986), « Anotherloverholenyohead » (juillet) et, pour l’Europe, « Girls & Boys » en août, qui grimpera jusqu’à la 11e place au Royaume-Uni. « Girls & Boys », justement, c’est la pépite cachée : un funk roublard, le synthé-guitare Roland qui claque, le saxophone d’Eric Leeds qui swingue, et même un petit monologue parlé en français pour faire son intéressant sur la Croisette. Prince à son sommet de séduction, le sourcil en accent circonflexe.
Clare Fischer, ou quand le funk met un smoking
Voilà l’ingrédient secret, celui qui fait de Parade autre chose qu’un bon disque de Prince. Emballé par sa collaboration avec le grand arrangeur Clare Fischer sur l’album de The Family, Prince le rappelle pour orchestrer Parade. Et là, miracle : c’est le premier disque de Prince à employer un véritable orchestre. Fischer arrange les cordes, les bois, les cuivres et les percussions sur une bonne moitié de l’album. Le plus drôle dans l’histoire, c’est que les deux hommes ne se sont jamais rencontrés en studio. Prince envoyait les bandes, Fischer renvoyait ses arrangements somptueux, et le tout s’emboîtait par la grâce du Saint-Esprit pourpre. Le résultat est d’une élégance folle : un funk en smoking, cinématographique, luxueux, qui sent la French Riviera et le champagne tiède.
C’est cette tension permanente qui fait le sel du disque : d’un côté la crasse rythmique du Minneapolis sound, de l’autre les volutes orchestrales de Fischer. Le voyou et le dandy dans le même corps. Personne d’autre ne faisait ça en 1986, point final.
« Sometimes It Snows in April » : la sortie en larmes (et en douce)
Et puis arrive la fin. Parade se referme sur « Sometimes It Snows in April », ballade acoustique de presque sept minutes co-écrite par Prince avec Wendy Melvoin et Lisa Coleman, les deux fées de la Revolution. C’est un adieu au personnage du film, Christopher Tracy, mais avec le recul on y entend autre chose : un adieu tout court. Car Parade est le troisième et dernier album crédité à Prince and the Revolution. Le groupe qui avait porté Purple Rain au firmament va voler en éclats dans les mois qui suivent. Wendy et Lisa, si présentes ici (voix, guitares, claviers, et co-signatures sur « Mountains » comme sur la ballade finale), seront bientôt remerciées. Quand on réécoute cette neige d’avril aujourd’hui, sachant ce qui est arrivé à Prince, on a la gorge serrée. La chanson est devenue son tombeau anticipé. Frissons garantis.
Verdict : le mal-aimé devenu chouchou
La critique, échaudée par l’épisode Around the World in a Day, a relevé la tête devant Parade. Le Village Voice et le NME l’ont rangé parmi les meilleurs albums de 1986, le NME allant jusqu’à le sacrer disque de l’année. Dans The Guardian, Simon Price résumera plus tard l’affaire avec une formule qui claque : « the sound of Prince at his most effortless and assured. Cohesive and ice cream-cool », soit Prince au sommet de son aisance, cohérent et frais comme une glace à l’italienne. Tout le monde n’était pas conquis, certains trouvant le disque trop maniéré, trop nombriliste sur ses ballades chargées. Mais l’Histoire a tranché.
Le film, lui, s’est planté en beauté, et c’est tant mieux : il nous a laissé sa bande-son, infiniment supérieure. Parade, c’est le disque où Prince prouve qu’il peut tout faire, du tube minimaliste universel à la fresque orchestrale, et le tout en quarante minutes chrono. Le chant du cygne d’un des plus grands groupes des années 80, et l’un des sommets discrets d’une discographie qui n’en manque pourtant pas. À écouter d’urgence, de préférence un verre à la main, sur la terrasse, au coucher du soleil. C’est lui qui aurait voulu ça.
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