Rock Around The Clock (EP)
par Bill HALEY
Le 12 avril 1954 : le jour où une bombe à retardement fut posée sous l’Amérique blanche
Il y a des matins qui ressemblent à tous les autres et qui, pourtant, changent le monde. Le 12 avril 1954, quelque part dans Manhattan, dans les couloirs austères du Pythian Temple, un ancien temple maçonnique reconverti en studio d’enregistrement sur la 70e Rue Ouest, une poignée de musiciens débarquent en retard, épuisés, les nerfs en pelote. Leur ferry a failli s’échouer sur un banc de sable dans le Delaware. Ils auraient pu rater ce rendez-vous avec l’histoire. Ils ne l’ont pas raté. Et le monde ne sera plus jamais tout à fait le même.
L’Amérique de 1954, c’est une Amérique corsetée, blanche, puritaine, qui vient de vivre la guerre de Corée et frémit sous la menace atomique. La jeunesse, elle, étouffe. La radio diffuse du crooning sirupeux, les hit-parades sont dominés par des balades pour vieilles gens. Les adolescents n’ont encore aucune musique à eux, aucune tribu sonore, aucun territoire propre. Ils attendent quelque chose. Ils ne savent pas encore ce que c’est. Ça s’appelle le rock’n’roll, et ça va leur tomber dessus comme une météorite.
Bill Haley n’est pas exactement le rebelle qu’on attendait. Il a 28 ans, une bedaine naissante, une mèche ridicule collée sur le front en bouclette, et un sourire de vendeur de voitures d’occasion. Il vient de la musique country-western, il a joué des années dans des saloons poussiéreux de Pennsylvanie. Ce n’est pas Elvis. Ce n’est pas James Dean. Mais ce bonhomme-là a quelque chose dans le ventre, une intuition électrique, un flair pour le rythme qui transcende les apparences. Il sent que le rhythm and blues noir, cette musique qu’on cantonne aux « race records », peut exploser en grand format si on lui donne un vernis blanc suffisamment efficace. Et cette intuition, mes amis, va littéralement inventer une ère nouvelle.
La chanson elle-même, « Rock Around the Clock », traîne depuis deux ans dans les tiroirs. Elle a été coécrite en 1952 par Max C. Freedman et Jimmy DeKnight, de son vrai nom James Myers, un personnage haut en couleur qui se bat comme un lion pour faire enregistrer son titre. Haley, à l’époque chez Essex Records, a tenté de la graver trois fois. Trois fois, le patron du label, Dave Miller, l’a sabotée. Haley se souvient : « Trois fois j’ai amené ce titre en studio. À chaque fois que Miller le voyait, il entrait, déchirait la feuille et la jetait à la poubelle. » Voilà un homme qui a failli passer à côté de l’éternité par pur caprice bureaucratique. Mais Myers ne lâche pas. Il négocie pour Haley un contrat avec Decca Records. Et c’est là que tout commence vraiment.
Deux prises, trente minutes, et le solo qui a inventé le rock
La session du 12 avril se déroule sous une pression de tous les diables. Le producteur Milt Gabler, l’homme qui avait fait de Billie Holiday une légende chez Decca, a réservé le studio pour une durée limitée. Derrière la porte, Sammy Davis Jr. attend son tour. Le temps presse. Gabler consacre deux heures et demie au titre A-side, « Thirteen Women (and Only One Man in Town) », une fantaisie post-apocalyptique franchement oubliable. Il reste exactement trente minutes pour enregistrer « Rock Around the Clock », reléguée en face B comme si c’était une simple formalité.
Trente minutes. Pour ce qui va devenir l’hymne mondial du rock’n’roll. Marshall Lytle, le contrebassiste du groupe, le résumera avec une sobriété qui donne des frissons : « En trente minutes, on a créé ce qui est maintenant l’anthem du rock’n’roll. »
Il y a deux prises. La première est techniquement désastreuse, le groupe joue trop fort, les voix de Haley sont noyées sous le déluge sonore. La seconde est enregistrée avec un accompagnement réduit, plus discipliné. Les ingénieurs du son vont ensuite splicer les deux versions, coller les meilleurs moments, assembler le puzzle. Ce qu’on entend sur le disque final est une créature composite, née d’un collage artisanal, mais quel collage !
L’élément qui transforme tout, c’est le solo de guitare. Danny Cedrone, guitariste session hors du commun, lâche un chorus staccato, rapide, agressif, un solo qui vrille les oreilles et coupe le souffle. Cedrone utilise une technique qui lui est propre, un « gimmick » qu’il avait déjà employé sur d’autres enregistrements de Haley, mais jamais avec cette intensité. Ce solo, 27 secondes d’électricité pure, va être copié, samplé, reverencié pendant des décennies. Tragiquement, Danny Cedrone mourra d’une chute dans un escalier quelques mois plus tard, à 33 ans, sans jamais savoir ce qu’il venait d’accomplir.
La face B sort en mai 1954. Et… rien. Ou presque. Le disque se vend modestement. Les radios boudent. Le grand public n’est pas au rendez-vous. « Rock Around the Clock » végète dans les bacs pendant des mois. On pourrait croire que l’histoire s’arrête là. On aurait tort.
Blackboard Jungle : quand Hollywood déclenche la révolution
Tout bascule en 1955, grâce à un film et à un enfant anonyme. Le réalisateur Richard Brooks prépare Blackboard Jungle, un film choc sur la violence dans les lycées américains, une bombe sociale qui va scandaliser l’establishment. Il cherche une musique pour son générique d’ouverture. Glenn Ford, la star du film, a un fils de dix ans. Ce fils a un 45 tours de Bill Haley dans sa chambre. Et ce gamin, dont l’histoire n’a pas retenu le nom, pointe le doigt sur la face B. « C’est ça qu’il faut », dit-il en substance. Brooks l’écoute. Il passe « Rock Around the Clock » en boucle pendant le générique.
Le film sort en mars 1955. Le 9 juillet 1955, pour la première fois de l’histoire, un enregistrement de rock’n’roll atteint la première place des charts pop américains. « Rock Around the Clock » restera huit semaines au sommet. En Grande-Bretagne, il devient le premier single à se vendre à plus d’un million d’exemplaires. Dans les cinémas, les jeunes se lèvent, dansent dans les allées, arrachent les sièges. Les adultes sont horrifiés. La presse crie au scandale. Et les teenagers, enfin, ont trouvé leur musique.
« Rock Around the Clock de Bill Haley est sorti quand j’avais dix ans, et ça a probablement eu quelque chose à voir avec ma vocation musicale. »
L’héritage d’un big bang : le son qui a tout changé
On parle d’un EP, d’un simple 45 tours enregistré en trente minutes dans un studio new-yorkais par un groupe de Pennsylvaniens suant sous la pression. Et pourtant, l’onde de choc de cet enregistrement ne s’est toujours pas dissipée, septante ans plus tard. Arrêtons-nous une seconde sur ce que Haley et ses Comets avaient dans la caisse à cette époque. Le groupe développe un son unique : la contrebasse de Marshall Lytle slappée avec une énergie brutale, ce claquement sec, percussif, presque tribal. La guitare rythmique en shuffle boogie qui emprunte tout au rhythm and blues de Louis Jordan. La batterie en quatre-quatre implacable. Et les saxophones, hérités du jump blues, qui donnent à la musique une chaleur charnelle que le rock des années suivantes va souvent perdre.
Ce n’est pas du rockabilly pur, Elvis fera ça mieux, plus sauvagement. Ce n’est pas du rhythm and blues noir, Chuck Berry sera infiniment plus subtil et incisif dans les paroles. Ce que Haley invente, c’est quelque chose de plus populaire, de plus accessible, de délibérément grand public. Certains puristes lui en feront le reproche. À tort. Car c’est précisément cette accessibilité-là qui a permis au rock’n’roll de conquérir le monde entier, et pas seulement les amateurs de musique noire dans le Sud des États-Unis.
L’EP originel, dans sa configuration de 1954, comprend « Rock Around the Clock » et son inexplicable face B « Thirteen Women ». Mais dans les compilations et rééditions qui suivront, on y associe invariablement « Shake, Rattle and Roll », enregistré quelques mois plus tôt, en juin 1954, une reprise explosée du blues de Joe Turner que Haley dépouille de ses connotations sexuelles les plus explicites pour la rendre radiodiffusable. Cette chanson aussi sera un hit mondial. Les deux ensembles forment une sorte de Big Bang fondateur : les premières secondes, les premières mesures du rock’n’roll tel que la planète entière allait l’entendre.
« Rock Around the Clock » a aujourd’hui dépassé les 25 millions de copies vendues dans le monde, selon les estimations les plus sérieuses. Elle figure au numéro 158 du classement des 500 plus grandes chansons de l’histoire du rock établi par Rolling Stone. Elle a été inscrite au National Recording Registry de la Bibliothèque du Congrès américain en 2018, panthéon des enregistrements jugés « culturellement, historiquement ou artistiquement significatifs ». Le magazine Time l’a placée parmi les cent chansons qui ont changé le monde.
L’histoire de Bill Haley comporte aussi sa part d’ombre et de mélancolie. Sitôt qu’Elvis Presley débarque avec son bassin cosmique et ses yeux de braise, Haley est relégué au rang de précurseur sympathique, utile, mais déjà dépassé. L’image du bon gros Bill avec sa boucle sur le front fait soudainement très ringarde à côté du sex-appeal volcanique du King. Haley continuera à tourner, surtout en Europe où il reste une star adulée, mais il ne retrouvera plus jamais ce sommet de 1955. La boisson, des années difficiles, une santé qui flancha, il mourut en 1981 à 55 ans, dans sa maison du Texas.
Mais voilà ce que l’histoire retient, et voilà ce qu’on doit retenir : ce matin du 12 avril 1954, dans une salle froidement éclairée au néon d’un temple maçonnique new-yorkais, entre deux prises bâclées et une contrebasse qui claque comme un coup de fusil, quelque chose de nouveau et d’irréversible est entré dans le monde. Une onde sonore qui allait traverser les décennies, irriguer les Beatles et les Rolling Stones, inspirer David Gilmour et des millions d’adolescents sans nom dans des chambres de banlieue à travers la planète entière. Trente minutes. Un solo de guitare de vingt-sept secondes. Et l’histoire du monde telle que vous la connaissez, celle avec le rock’n’roll, les guitares électriques, les teenagers en rébellion et la culture populaire comme force de transformation, cette histoire-là commence ici. À cette date précise. Dans ce studio. Avec ces hommes.
Mettez le casque. Montez le volume. Et laissez la contrebasse de Marshall Lytle vous traverser de part en part. Soixante-dix ans plus tard, ça frappe encore comme une gifle.
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