2008 Album

Roamin’ & Ramblin’

par David Honeyboy EDWARDS

4,0
Sortie 2008
Genres blues · folk

Il y a des disques qui arrivent comme des miracles. Roamin’ & Ramblin’, enregistre en 2008 alors que David Honeyboy Edwards venait de souffler ses quatre-vingt-douze bougies, est de ceux-la. Non pas un miracle de production ou de marketing, mais un miracle biologique, historique, presque metaphysique : un homme ne en 1915 dans le delta du Mississippi, qui avait joue avec Robert Johnson avant que quiconque ne sache qui etait Robert Johnson, qui avait vu naitre, vivre et mourir des generations entieres de musiciens, qui avait porte en lui la memoire vivante des origines du blues americain, cet homme-la posait encore ses doigts crochus sur les cordes d’une guitare et soufflait encore dans son harmonica avec une autorite que les jeunes pretendants au titre de gardien du blues ne connaitront jamais. Honeyboy Edwards n’etait pas un monument. Il etait le monument. Et ce disque est son testament sonore, grave au creux d’une existence qui avait traverse la totalite du vingtieme siecle americain, des champs de coton aux studios d’enregistrement, de la misere noire du Sud segregationniste aux honneurs tardifs d’un monde enfin pret a l’ecouter. Ce disque arrive comme une evocation, une voix venue d’un temps si lointain qu’on pourrait le croire invente, et pourtant tout y est reel, charnel, ancre dans une vie vecue jusqu’au bout avec une integrite rare.

Un Homme Ne Avant le Rock

Pour comprendre ce que represente David Honeyboy Edwards, il faut s’efforcer de mesurer l’abime temporel qui separait sa naissance de notre present. Quand il vit le jour a Shaw, Mississippi, le 28 juin 1915, Woodrow Wilson etait president des Etats-Unis, la Premiere Guerre mondiale faisait rage en Europe, et le jazz lui-meme n’existait pas encore sous ce nom. Le blues, lui, n’etait pas encore une categorie musicale : c’etait juste la facon dont les gens du Delta chantaient leur peine, leur desir, leur rage contenue. Edwards grandit dans ce bain sonore originel, entourant son oreille des chants des champs, des lamentations des chapelles, des cris des travailleurs epuises. Il commenca a jouer de la guitare adolescent, circulant de ville en ville, de juke joint en juke joint, gagnant quelques dollars, mangeant quand il pouvait. C’est dans ce contexte de survivance permanente qu’il croisa la route de Robert Johnson, ce guitariste maudit dont la legende allait exploser bien apres sa mort en 1938. Edwards n’avait pas besoin de la legende : il avait la realite, rugueuse, concrete, sans vernis. Il continua longtemps apres Johnson, portant seul dans sa memoire le souvenir de cette epoque fondatrice, temoignage vivant d’un monde disparu. Chaque annee qui passait le rendait plus rare, plus precieux, plus irremplacable : il etait la derniere fenetre ouverte sur un monde que les disques ne pouvaient qu’approximer.

Le Son Delta Dans Sa Forme La Plus Pure

Ce qui frappe immediatement a l’ecoute de Roamin’ & Ramblin’, c’est la densite acoustique de l’ensemble. Pas de production clinquante, pas de reverb numerique, pas de couche de synthese pour adoucir les aspérites. On est face a une guitare, une harmonica, une voix : le triangle sacre du blues du Delta dans sa configuration la plus depouillée, la plus honnete. La voix d’Edwards, naturellement, n’est plus celle d’un jeune homme. Elle est creusee par les annees, marbree de silences, traversee par une sagesse qui ne s’improvise pas. Mais c’est precisement cette patine temporelle qui lui confere sa valeur inestimable. Chaque inflexion vocale est un document d’histoire orale, chaque glissando de guitare renvoie a une tradition qui remonte avant l’enregistrement, avant la radio, avant la modernite industrielle. Les titres du disque forment ensemble un panorama unique du blues primitif americain. On entend dans ces sillons la voix de Charley Patton, l’esprit de Son House, le fantome de Robert Johnson. Pas comme des influences conscientes, mais comme une genealogie naturelle, organique, inevitable. La guitare d’Edwards dialogue avec elle-meme, creant des contretemps et des syncopes qui ne doivent rien aux ecoles ni aux methodes, mais tout a une vie entiere passee a ecouter et a rejouer la musique du monde qui l’entourait.

L’Harmonica Comme Deuxieme Voix

Un des aspects les moins commentes de l’art d’Edwards est son jeu d’harmonica. Souvent relegue au second plan par les critiques qui privilegient sa guitare, l’harmonica constitue chez lui une veritable seconde voix, un contrepoint qui dialogue avec le chant plutot qu’il ne l’accompagne. Cette technique, commune chez les bluesmans itinerants du debut du siecle qui ne pouvaient pas se permettre de porter un groupe entier avec eux, donne aux enregistrements d’Edwards une texture particuliere, dense et solitaire a la fois. Sur Roamin’ & Ramblin’, l’harmonica intervient avec une precision milimetree, ponctue les fins de phrases, relance la melodie quand la voix se repose, cree des contrechants qui enrichissent l’architecture harmonique sans jamais la surcharger. C’est une technique de souffleur inimitable, apprise non dans une ecole mais dans la rue, affutee pendant des decennies de pratique solitaire. Aucune methode ne peut enseigner cela. C’est le genre de savoir qui se perd quand l’homme qui le detient disparait, et qui laisse apres lui un vide definitif dans la chaine de transmission d’une tradition musicale vieille d’un siecle.

Pourquoi Ce Disque Compte

On pourrait etre tente de ranger Roamin’ & Ramblin’ dans la categorie confortable des documents historiques, des objets de musee qu’on admire avec respect sans vraiment les ecouter. Ce serait une erreur profonde. Ce disque n’est pas un artefact : c’est de la musique vivante, presente, immediate. Honeyboy Edwards n’enregistrait pas en 2008 pour preserver un heritage – il enregistrait parce qu’il avait encore des choses a dire, parce que la musique etait toujours en lui, aussi brulante et necessaire qu’elle l’avait ete a ses vingt ans. Cette vitalite est palpable, physique meme. Il y a dans ces enregistrements une energie qui deborde du cadre documentaire pour toucher directement l’auditeur contemporain. Les jeunes guitaristes qui decouvrent le blues aujourd’hui a travers les enregistrements numeriques, les tutoriels en ligne, les livres d’histoire, ont ici quelque chose d’irreplacable : le contact direct avec la source, non mediatise par la nostalgie ou la reconstitution. Edwards n’imitait personne. Il etait l’original. Et cet original, enregistre a quatre-vingt-douze ans, avec une economie de moyens qui force le respect, constitue l’un des documents sonores les plus precieux que le blues americain ait produit au cours de son premier siecle d’histoire enregistree. Un testament, une lecon, une benediction pour tous ceux qui veulent comprendre d’ou vient cette musique qui a change le monde.

La note des passionnés

4,0 /5

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