Il faut un certain courage, dans l’industrie musicale, pour tourner le dos a ce qui vous a rendu celebre. Alison Goldfrapp et Will Gregory avaient construit leur reputation sur l’electro-glam sulfureux de Black Cherry et le disco-synthpop triomphant de Supernature : des albums de scenes, de pistes de danse, de nuits urbaines et artificielles. Seventh Tree, sorti en fevrier 2008, est leur plus beau geste artistique precisement parce qu’il constitue un virage a cent quatre-vingts degres, un renoncement delibere au spectacle pour embrasser quelque chose de plus intime, de plus fragile, de plus organique. On est soudain dans les prairies du Somerset, dans la brume matinale d’une campagne anglaise qui semble hors du temps, loin des clubs londoniens et des effets de lumiere. Goldfrapp sonne comme si le duo avait quitte la ville de nuit, sans prevenir, pour s’installer dans une chaumiere ou le seul eclairage serait celui des bougies. Ce changement de cap aurait pu desorienter un public habitue aux provocations glamour d’Alison : il a au contraire revele la profondeur artistique d’un duo capable de se reinventer sans perdre son identite essentielle. Seventh Tree est peut-etre l’album de Goldfrapp le moins connu des amateurs de dancefloor – et certainement le plus beau.
De Bath aux Prairies : Une Geographie Sonore
Goldfrapp, c’est d’abord une histoire de lieu. Alison Goldfrapp et Will Gregory se sont rencontres a Bath, cette ville de l’ouest de l’Angleterre qui ressemble a une carte postale georgienne, eloignee du buzz londonien, enracinee dans une culture provinciale et litteraire. Leurs premiers albums avaient en partie occulte cette origine geographique sous des couches d’artifice electronique. Seventh Tree la revele au grand jour. L’album sonne comme une promenade dans la campagne environnant Bath : les arrangements acoustiques, les nappes de cordes, les textures pastorales renvoient directement au paysage des collines du Somerset, a ses arbres tordus par le vent, a ses matins brumeux. Will Gregory, multi-instrumentiste et arrangeur d’une subtilite rare, a construit des architectures sonores qui semblent organiques, faites de bois et de mousse plutot que de metal et de plastique. Les references sont ici du cote de Broadcast, ce groupe de Birmingham qui explorait les memes zones liminales entre folk et electronique, ou de Vashti Bunyan, cette figure spectrale de la folk britannique des annees soixante qui avait vecu recluse pendant trente ans avant de revenir hanter les bacs des disquaires. Ce terreau culturel specifiquement britannique – melancolique, champetre, hante – irrigue chaque mesure de Seventh Tree d’une facon que les amateurs d’electro-pop pure ne pouvaient pas anticiper, et qui revele une profondeur insoupconnee dans l’univers artistique du duo.
Alison, La Voix et le Mystere
Ce qui fait la singularite d’Alison Goldfrapp dans le paysage de la pop britannique, c’est sa capacite a habiter des registres stylistiques radicalement differents sans jamais perdre son identite vocale. Sur Supernature, elle etait une creature de synthese, electrique et desirable, sex-symbol cyber. Sur Seventh Tree, elle est autre chose : une presence presque spectrale, une voix qui semble venir d’un autre temps, douce et etrangement distante, comme si elle chantait depuis derriere un voile de brume. Les titres de l’album confirment cette orientation : A&E, la plus belle chanson pop de leur carriere, est un chef-d’oeuvre de retenue, une ballade acoustique construite autour d’une progression d’accords lumineuse et d’un texte qui parle de vulnerabilite et de guerison avec une sincerite desarconnante. Happiness a la douceur d’un reve de fin d’apres-midi, lumineux et fragile comme du verre souffle. Clowns est troublante, legerement inquiete, comme si quelque chose de sombre se cachait sous le vernis pastoral. Road to Somewhere avance avec la lenteur d’une procession, hypnotique et sereine, laissant l’auditeur suspendu entre deux etats de conscience. Et Cologne Cerrone Houdini – titre enigmatique entre tous – cree une atmosphere d’escapisme tranquille qui reste gravee dans la memoire des semaines apres la premiere ecoute.
Will Gregory : L’Architecte de l’Ombre
On ne rend pas assez hommage a Will Gregory dans l’histoire de Goldfrapp. Hautboiste classique de formation, compositeur, arrangeur de precision, il est le contrepoids essentiel a la presence scenique flamboyante d’Alison. Sur Seventh Tree, son travail d’arrangement est d’une finesse exceptionnelle : les cordes sont placees avec une retenue qui refuse tout pathos facile, les percussions acoustiques sont si discretes qu’on les entend a peine mais leur absence serait immediatement ressentie, les touches de claviers vintage apportent une couleur sepia qui correspond exactement a l’atmosphere recherchee. Gregory est un minimaliste deguise en compositeur romantique – ou l’inverse. Ses choix d’orchestration sur cet album temoignent d’une connaissance approfondie du repertoire de la musique de chambre britannique, de Delius a Vaughan Williams, filtree a travers les experimentations electroniques des annees soixante-dix et le folk psychedelique de la meme periode. Le resultat est un son parfaitement sui generis, qui appartient entierement a Goldfrapp tout en portant la trace de plusieurs generations de musiciens anglais inspires par la meme campagne brumeuse du Somerset.
Un Album Hors du Temps
La vraie reussite de Seventh Tree est de resister au vieillissement. Les albums electroniques datent facilement, trahis par leurs plugins et leurs presets, les modes de production qui les situent precisement dans le temps de leur fabrication. Un disque comme Supernature, aussi excellent soit-il, porte les marques de 2005 aussi clairement qu’une etiquette. Seventh Tree, lui, semble hors du temps : on pourrait le situer aussi bien en 1972, en 1994 ou en 2020. Cette intemporalite n’est pas le fruit du hasard mais d’un travail delibere : Goldfrapp a choisi des sons, des textures, des arrangements qui evitent soigneusement toute reference trop contemporaine. Ce faisant, ils ont produit un objet musical qui vieillit avec grace, qui gagne en profondeur a chaque ecoute, qui revele des details insoupconnes a la dixieme, a la trentieme, a la cinquantieme ecoute. Dans une epoque obsedee par l’instant, par le stream ephemere, par la chanson qui dure quarante-huit heures dans la playlist collective avant d’etre remplacee par la suivante, Seventh Tree est un album a habiter, a laisser infuser, a laisser agir lentement. Sa patience est sa plus grande qualite. Et dans un monde qui ne sait plus etre patient, c’est une qualite rare et precieuse qui merite d’etre celebree.
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