Gil Evans appartient au cercle très fermé des musiciens qui ont changé la façon dont on entend la musique sans jamais chercher la lumière des projecteurs. Ses arrangements pour Miles Davis sur « Birth of the Cool » en 1949, « Miles Ahead » en 1957, « Porgy and Bess » en 1958 et « Sketches of Spain » en 1960 constituent quatre des moments les plus importants de l’histoire du jazz : une façon de marier les instruments, de créer des espaces entre les notes, de faire respirer un orchestre comme s’il était un seul instrument géant. Evans n’avait pas inventé le jazz. Il avait inventé une couleur que le jazz ne possédait pas avant lui.
L’hommage à Jimi Hendrix qu’il enregistre en 1974 est le fruit d’une fascination ancienne. Evans avait découvert Hendrix à la fin des années soixante et avait immédiatement compris quelque chose que beaucoup de musiciens de jazz mettront du temps à admettre : que ce guitariste faisait avec l’électricité exactement ce que les grands orchestrateurs faisaient avec les pupitres de cuivres et de bois. Hendrix empilait les couches sonores, créait des textures, faisait dialoguer des voix multiples issues d’une seule guitare. C’était de l’orchestration déguisée en rock.
Evans ne cherche pas à jazzifier Hendrix ni à le respectabiliser. Il cherche à comprendre ce que Hendrix faisait avec le son et à le transposer dans le langage de l’orchestre. Le résultat est un album qui n’appartient à aucune case : pas du jazz de standards, pas du rock habillé, pas de la musique de chambre. C’est quelque chose de proprement evanien, c’est-à-dire quelque chose qui n’existait pas avant lui.
« Little Wing » dans la version d’Evans devient une méditation orchestrale d’une beauté troublante. La mélodie de guitare est confiée aux cuivres graves, les harmonies implicites d’Hendrix sont déployées et explicitées par les bois, et la pulsation rythmique se transforme en quelque chose de plus flottant, de plus aérien, qui garde l’émotion mélancolique de l’original tout en lui donnant une dimension nouvelle. C’est le travail d’un musicien qui a écouté « Little Wing » des dizaines de fois et qui a entendu, derrière la guitare électrique, un orchestre qui attendait d’être révélé.
La formation réunie pour l’enregistrement est de premier ordre. John Abercrombie à la guitare électrique dialogue avec les arrangements sans les dominer. David Sanborn au saxophone alto apporte une voix lyrique et urgente qui contraste avec les masses orchestrales. Les arrangements de cordes, rares mais précis, créent des moments de suspension qui fonctionnent comme des respires dans la musique. Evans dirigeait son orchestre avec des gestes et des indications graphiques plutôt que des partitions conventionnelles, laissant de l’espace pour que chaque musicien apporte sa propre voix à l’intérieur du cadre défini.
« Voodoo Chile » est peut-être le moment le plus audacieux de l’album. Là où Hendrix avait fait de ce titre une exploration du blues électrique le plus libre, Evans en fait quelque chose de plus compact et de plus orchestral, mais qui garde l’intensité et l’énergie de l’original. L’orchestre rugit aux mêmes moments que la guitare rugissait, mais différemment : ce sont plusieurs voix qui parlent en même temps, chacune avec sa propre trajectoire, créant ensemble une complexité que la guitare solo d’Hendrix devait imaginer.
« Castles Made of Sand » et « Angel » confirment la cohérence de la démarche. Evans a choisi les chansons d’Hendrix les plus mélodiques, celles qui portaient en elles les arrangements implicites les plus riches. Pas « Foxy Lady » ni « Purple Haze », qui sont trop fondées sur le riff brut pour se prêter facilement à la transcription orchestrale. Evans a choisi les chansons où Hendrix était le plus proche du songwriting au sens classique du terme, là où la mélodie prime sur la distorsion.
Pour les auditeurs de jazz qui n’avaient jamais vraiment abordé Hendrix, cet album a fonctionné comme un pont. La familiarité des mélodies permettait d’entrer dans la complexité des arrangements sans se sentir perdu. Pour les fans d’Hendrix, c’était une façon d’entendre les chansons sous un angle complètement nouveau, de découvrir qu’elles contenaient plus qu’on ne le pensait. Et pour tout le monde, c’était la preuve qu’Evans, à 62 ans, continuait d’entendre la musique d’une façon que très peu de musiciens pouvaient se permettre.
« Plays the Music of Jimi Hendrix » n’est pas l’album le plus connu de Gil Evans. Mais il est l’un des plus révélateurs sur ce qu’il était : un musicien capable d’entendre dans n’importe quelle musique les possibilités que cette musique ne savait pas encore qu’elle contenait. C’est le don des grands arrangeurs, et Evans en était le représentant le plus subtil et le plus généreux de sa génération.
L’influence de cet album sur les musiciens qui l’ont découvert à l’époque est difficile à mesurer mais facile à sentir. Il a ouvert une voie entre le jazz orchestral et la musique électrique amplifiée que peu d’albums avaient tracée avec autant de clarté et de conviction. Les arrangements d’Evans pour Hendrix montrent que la musique populaire la plus viscérale et la musique arrangée la plus sophistiquée partagent en réalité les mêmes fondations harmoniques, les mêmes impulsions mélodiques, la même recherche d’un son qui exprime quelque chose d’inexprimable autrement. C’est cette leçon-là, plus que n’importe quelle note précise, que « Plays the Music of Jimi Hendrix » continue de transmettre à ceux qui l’entendent.
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