1968 Album

Os Mutantes

par Os MUTANTES

4,0
Sortie 1968

En 1968, pendant que les hippies de San Francisco fumaient leurs joints en écoutant le Grateful Dead et que les Anglais portaient des fleurs dans leurs cheveux, il se passait quelque chose de radicalement différent à São Paulo, Brésil. Trois jeunes gens fous, armés de guitares bidouillées, de synthétiseurs faits maison et d’une audace sans limites, enregistraient le disque le plus original de l’année dans une langue que 95% du public rock mondial ne comprenait pas. Os Mutantes, « Les Mutants », réalisaient avec leur album éponyme une fusion impossible entre la bossa nova de João Gilberto, le psychédélisme des Beatles, le surf rock californien et les rythmes afro-brésiliens du Nordeste. Le résultat est un chef-d’oeuvre absolu qui attendrait vingt ans d’être reconnu à sa juste valeur.

Rita Lee (chant, percussions), Arnaldo Baptista (basse, claviers, chant) et Sérgio Dias Baptista (guitare, chant) sont les trois Mutants. Frère et soeur pour deux d’entre eux (Rita Lee et Arnaldo sont en couple, Sérgio est le frère d’Arnaldo), ils forment une unité créatrice d’une complémentarité parfaite. Rita Lee a une voix qui peut être douce comme du velours ou tranchante comme du verre, toujours surprenante. Sérgio Dias est un guitariste prodigieux qui a digéré Jimi Hendrix, Jim Burton et les maîtres du baião dans un style personnel unique. Arnaldo est le songwriter fou, l’expérimentateur, celui qui passe des nuits à construire des effets sonores artisanaux avec des transistors récupérés dans des radios cassées.

Le Brésil de 1968 est en pleine ébullition culturelle. Le mouvement Tropicália, lancé par Caetano Veloso et Gilberto Gil, propose une vision anthropophagique de la culture : avaler toutes les influences, les digérer, les régurgiter transformées en quelque chose de spécifiquement brésilien. Os Mutantes sont les enfants de cette révolution, ses ambassadeurs les plus aventureux. Ils jouent avec Caetano et Gil lors du légendaire Festival Internacional da Canção de 1968, où le public siffle et hue leur provocation musicale. Dans le Brésil sous dictature militaire depuis 1964, toute forme d’avant-garde artistique est suspecte. Os Mutantes seront bientôt sous surveillance.

« A Minha Menina », reprise du compositeur Jorge Ben, ouvre l’album avec une fraîcheur et une légèreté trompeuses. Cette chanson simple en apparence cache une sophistication rythmique remarquable : le baião nordestino fusionne avec le beat pop des Fab Four dans une synthèse qui paraît naturelle et évidente a posteriori mais qui était révolutionnaire en 1968. Personne n’avait encore fait ça. Les arrangements d’Arnaldo Baptista, avec leurs cuivres samba détournés de leur usage habituel, leurs claviers qui sonnent comme des bandes magnétiques inversées, créent un univers sonore immédiatement reconnaissable.

« O Relógio » et « Adeus Maria Fulô » montrent qu’Os Mutantes pouvaient aussi faire de la pop brésilienne classique quand ils le voulaient. Mais même dans ces moments plus sages, il y a toujours un détail bizarre, un break inattendu, une guitare déréglée qui signale que la normalité n’est pas leur habitat naturel. « Bat Macumba », co-écrite avec Caetano Veloso, est l’un des manifestes du mouvement Tropicália : un texte qui répète inlassablement « Bat Macumba » en un jeu de sons onomatopéiques sur fond de rock psychédélique. C’est dadaïste, c’est brésilien, c’est absolument unique.

La production de Manoel Barenbein est un miracle de débrouillardise. Les studios brésiliens de 1968 n’ont pas le sophistiqué équipement des studios londoniens ou new-yorkais. Pas de 16 pistes, pas d’effets rack dernier cri. Arnaldo fabrique lui-même les effets sonores : pédaliers de distorsion bricolés, wah-wah artisanaux, générateurs de son façon Moog construits avec des composants trouvés dans des marchés aux puces. Cette contrainte budgétaire force la créativité et donne au disque sa texture particulière, rugueuse et précieuse comme un objet artisanal unique.

Beck Hansen, en 2002, déclare dans Rolling Stone qu' »Os Mutantes est peut-être le meilleur groupe de rock que j’aie jamais entendu. Leur façon de mélanger les genres et les cultures avec une liberté totale est ce à quoi j’aspire dans ma propre musique. » Cette déclaration provoque une redécouverte massive du groupe en dehors du Brésil. David Byrne des Talking Heads, Devendra Banhart, Tom Zé, tous citeront Os Mutantes comme une influence fondamentale. Kurt Cobain aurait voulu travailler avec eux, selon des témoignages de ses proches.

La réédition de l’album par Omplatten en 1999, avec des notes de liner rédigées par Sean O’Hagan des High Llamas, permet enfin à l’album de trouver l’audience mondiale qu’il méritait. Dans les années 2000, Os Mutantes reforment leur ligne-up original pour une série de concerts triomphaux à New York, Londres et Paris. L’adoration est totale et méritée. Ces musiques de 1968 enregistrées avec des moyens dérisoires dans des studios paulistes sonnent plus fraîches et plus aventureuses que la plupart des productions contemporaines high-tech.

Fun fact : le nom Os Mutantes a été choisi par Arnaldo Baptista après qu’il a vu une série de films de science-fiction de série B américains sur la télévision brésilienne. Les mutants de ces films, ces êtres transformés par les radiations nucléaires, lui paraissaient la parfaite métaphore de ce que le groupe voulait faire avec la musique : la transformer radicalement, la muter en quelque chose de nouveau et d’imprévu. Le titre de l’album lui-même est un manifeste artistique en deux mots : nous sommes les mutants, nous sommes l’avenir.

Sur X : @OsMutantesOficial

La note des passionnés

4,0 /5

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