Washington DC n’est pas la première ville qu’on cite quand on parle de blues américain. On pense à Chicago, à Memphis, à la Delta du Mississippi, à Austin ou à San Francisco. Et pourtant, depuis le début des années soixante-dix, il y avait dans la capitale américaine un groupe qui jouait du blues avec une conviction et une énergie qui auraient pu rivaliser avec n’importe quelle scène blues du pays. Les Nighthawks, formés en 1972, ont construit leur réputation sur les scènes et dans les bars de Washington avant d’enregistrer « Open All Nite » en 1976, leur premier album, qui documente ce qu’ils étaient : un groupe de blues et de R&B de première classe avec un talent pour le live qui passait parfaitement sur disque.
Mark Wenner à l’harmonica est la voix principale du groupe au sens instrumental. Son jeu est ancré dans la tradition de Little Walter et de James Cotton, mais avec une flexibilité et une fluidité qui lui permettent d’aller vers le rock et le rhythm and blues sans jamais perdre ses racines. L’harmonica chez Wenner n’est pas un instrument d’accompagnement : c’est la voix soliste, aussi présente et aussi exigeante que la guitare dans d’autres contextes de blues.
Jimmy Thackery à la guitare est l’autre pilier sonore du groupe. Son jeu est puissant, précis, avec un sens du timing et une façon d’articuler les phrases qui disent une écoute approfondie des grands guitaristes de blues américain. Thackery peut jouer le blues le plus traditionnel avec une conviction totale, mais il peut aussi emmener le groupe dans des territoires plus rock sans que la transition semble artificielle ou calculée.
« Open All Nite » en tant que chanson dit l’identité du groupe : les Nighthawks sont un groupe de la nuit, de ces bars qui restent ouverts après minuit quand les gens ordinaires sont rentrés chez eux. La culture du blues américain a toujours été une culture nocturne, liée aux espaces qui s’ouvrent quand le reste de la société se ferme, et les Nighthawks habitent ce territoire avec une aisance naturelle.
Les reprises que le groupe choisit pour cet album disent leurs goûts et leurs influences. Ils reprennent des standards du blues électrique de Chicago, du rhythm and blues des années cinquante, du rock and roll primitif : un répertoire qui couvre plusieurs décennies d’histoire musicale américaine avec une cohérence de vision qui montre qu’ils comprennent pourquoi ces chansons ont duré.
La section rythmique du groupe est d’une solidité qui permet à Wenner et Thackery de prendre des risques dans leurs solos sans craindre que le terrain se dérobe sous leurs pieds. Jan Zukowski à la basse et Pete Ragusa à la batterie ont développé ensemble un groove qui est à la fois ancré et fluide, stable et ouvert à l’improvisation. C’est ce qu’on demande à une section rythmique de blues de qualité, et ils l’accomplissent sans effort apparent.
L’enregistrement de « Open All Nite » garde quelque chose de la chaleur et de la spontanéité du live, ce qui est la marque des bons albums de blues : on entend des musiciens qui jouent ensemble, qui s’écoutent, qui répondent les uns aux autres en temps réel plutôt que des parties enregistrées séparément et assemblées après coup. Cette cohérence de groupe est l’une des choses les plus difficiles à capturer sur disque et l’une des plus précieuses quand elle l’est.
Les Nighthawks ont continué à jouer et à enregistrer pendant des décennies après cet album, maintenant une cohérence artistique remarquable dans un genre où beaucoup de groupes perdent leur identité en cherchant à s’adapter aux modes successives. « Open All Nite » reste le document le plus complet de ce qu’ils étaient au début de leur carrière : un groupe de blues ancré dans la tradition, assez solide musicalement pour que cette tradition soit une base de départ plutôt qu’une limite.
Dans le paysage musical de 1976, où le punk commençait à remettre en question les certitudes du rock établi et où la disco dominait les charts, les Nighthawks représentaient quelque chose de différent : la conviction que le blues américain n’était pas un genre épuisé mais une tradition vivante, capable de nourrir des musiciens contemporains qui choisissaient de l’habiter avec respect et sincérité. « Open All Nite » est la preuve que cette conviction était fondée.
Les Nighthawks ont maintenu une présence scénique remarquablement continue depuis leur formation dans les années soixante-dix, jouant des centaines de concerts par an dans les clubs et les festivals de blues américains pendant des décennies. Cette durée dit quelque chose sur la solidité de leur musique et sur la fidélité du public du blues : un genre qui n’a jamais suivi les modes et qui a maintenu une communauté d’auditeurs dévoués indépendamment des tendances commerciales. « Open All Nite » est le document fondateur de cette longévité.
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