Joe Satriani, le martien qui jouait à crédit
1986. Pendant que les charts dégoulinent de synthés baveux et de coupes de cheveux qui défient les lois de la gravité, un type maigre de la côte Est sort dans l’indifférence quasi générale un disque entièrement instrumental. Pas de chanteur, pas de refrain à brailler sous la douche, juste une guitare, une Stratocaster torturée par un gars qui semble venir d’une autre planète. Le titre ne ment pas : Not of This Earth. On tient là le premier album studio de Joe Satriani, et accessoirement l’acte de naissance d’une religion entière : celle du guitar hero instrumental qui fera couler des litres de bave chez les ados à mèche des années 90.
Mais attention, avant d’être une légende, Satch a d’abord été un prof. Le genre de prof dont on rêve tous d’avoir eu le numéro. Imaginez le tableau de chasse : un môme nommé Steve Vai qui débarque chez lui pour apprendre les rudiments, un certain Kirk Hammett qui passe prendre des leçons avant d’aller mettre le feu chez Metallica, et Larry LaLonde, futur dynamiteur de Primus. Satriani n’enseignait pas la guitare, il fabriquait des monstres. Et pendant qu’il transformait ses élèves en bêtes de scène, le maître, lui, attendait patiemment son tour dans l’ombre des salles de classe de Berkeley.
Un chef-d’oeuvre financé à la carte bleue
Voilà le détail qui tue, l’anecdote rock par excellence : Satriani n’avait pas un rond. Pas de label, pas de mécène, pas de gros chèque tombé du ciel. Pour enregistrer Not of This Earth, le bonhomme a sorti la grosse artillerie du fauché ambitieux : la carte de crédit. Un plafond de cinq mille dollars décroché via une demande non sollicitée, et hop, on file en studio avant que la banque ne s’aperçoive de quoi que ce soit. Du rock’n’roll au sens le plus pur, le geste du type qui mise sa solvabilité sur son talent. On est loin, très loin, des budgets pharaoniques de l’époque. Ici, c’est du système D, du bricolage de génie, avec son fidèle complice John Cuniberti à la production et à l’ingénierie. Satch fait tout ou presque : guitare, basse, claviers, percussions. Un homme-orchestre martien sur fond de découvert bancaire.
Et le miracle, c’est que ça s’entend pas. Enfin si, ça s’entend que c’est inventif, mais jamais que c’est cheap. Le son est sec, nerveux, légèrement futuriste, comme si Satriani avait capté des fréquences que le reste de l’humanité n’avait pas encore reçues.
Le morceau-titre et un Serpent qui groove
Le morceau d’ouverture, ce fameux « Not of This Earth », pose immédiatement le décor. C’est anguleux, c’est dissonant par moments, c’est volontairement étrange. Satriani ne cherche pas à séduire d’emblée, il pose un climat, celui d’un explorateur sonore qui débarque sur un sol inconnu. On sent le prof qui a digéré toute la théorie et qui s’autorise enfin à jouer avec les murs. C’est plus cérébral que racoleur, et c’est tant mieux.
Puis arrive « The Snake », et là, mes amis, on change de braquet. Satch lâche le funk, ondule du manche, balance des phrasés glissants comme un reptile qui se faufile entre les amplis. C’est le moment où l’album se déhanche, où la technique se met au service du groove plutôt que de la démonstration pure. Un régal de fluidité. AllMusic, qui a collé quatre étoiles sur cinq au disque, ne s’y trompait pas en saluant un album sans aucun morceau faible, porté par « superior compositions, a signature style, a unique tone, and playing that’s out of this world ». Difficile de mieux résumer. Le critique Phil Carter notait d’ailleurs que les phrasés fluides et les licks vicieux du bonhomme suffisaient à « drop jaws and widen eyes ». Traduction maison : ça décroche les mâchoires.
La répétition générale avant le triomphe martien
Soyons honnêtes deux secondes : à sa sortie, en décembre 1986 chez Relativity Records, Not of This Earth n’a pas exactement fait trembler les murs de l’industrie. Le grand public n’était pas prêt, les radios encore moins. Un album instrumental de guitare, ça ne rentrait dans aucune case, ça n’avait pas de single évident à matraquer entre deux tubes de variétoche. Le disque a vivoté, respecté par les connaisseurs, ignoré par les masses. La rançon de l’avant-garde.
Sauf que. Sauf que ce disque est en réalité la maquette grandeur nature de ce qui allait suivre. Car un an plus tard, en 1987, Satriani dégaine Surfing with the Alien, et là, c’est l’explosion atomique. Un album instrumental qui se classe dans le Top 40 américain, un exploit quasi impensable à l’époque, qui propulse le prof de Berkeley au rang de superstar de la six-cordes. Tout ce qui faisait la sève de Surfing était déjà là, en germe, sur Not of This Earth : la signature mélodique, le sens de la composition, ce ton si reconnaissable, cette idée folle qu’une guitare instrumentale peut raconter des histoires aussi fortes qu’une voix.
Alors oui, on peut voir Not of This Earth comme un brouillon de génie, une première frappe maladroite avant le coup de maître. Mais ce serait lui faire injure. C’est bien plus que ça : c’est le moment fondateur, le big bang discret d’une carrière colossale, l’instant où un prof fauché a misé son crédit sur l’idée que la guitare pouvait être un art à part entière. Spoiler : il avait raison. Foncez le réécouter, ne serait-ce que pour entendre une légende prendre son envol, plafond de carte bleue compris.
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