Un Français au sommet du manche
Il faut parfois se rendre à l’évidence et l’écrire noir sur blanc : à la charnière des années 80 et 90, l’un des plus grands guitaristes de la planète est français, et il s’appelle Patrick Rondat. Voilà un de ces secrets que la critique hexagonale, frileuse par habitude dès qu’il s’agit de virtuosité électrique, a longtemps gardé sous le coude. Pourtant, quand débarque « Rape of the Earth » en 1991, le verdict tombe net : nous tenons là un instrumentiste de rang mondial, capable de soutenir la comparaison avec les ténors américains du genre sans rougir une seconde.
Rondat n’est pas un perdreau de l’année lorsqu’il grave ce disque. Le bonhomme a déjà roulé sa bosse, affûté sa technique dans l’ombre, et il arrive avec une maturité qui force le respect. « Rape of the Earth » n’est pas un album de poseur en quête de records de notes à la seconde. C’est l’oeuvre d’un musicien qui a quelque chose à dire et qui a trouvé l’instrument pour le formuler.
La fluidité comme religion
Ce qui frappe d’emblée à l’écoute, c’est cette fluidité presque insolente. Là où tant de guitaristes shred transforment leur manche en stand de tir, Rondat chante. Ses lignes coulent, respirent, racontent. Le toucher est d’une propreté chirurgicale mais jamais froid : il y a derrière chaque phrase une intention mélodique qui distingue l’artiste du simple acrobate. On pense forcément à Joe Satriani, cette référence qui revient toujours, et la comparaison n’a rien d’usurpé.
L’autre vertu de Rondat, c’est sa polyvalence. Aussi impressionnant à l’électrique qu’à la guitare sèche, il sait passer d’un déluge saturé à une plage acoustique délicate sans jamais perdre son identité. Cette double casquette, qu’il déploiera magnifiquement par la suite sur des titres comme « World of silence », fait de lui un musicien complet, à mille lieues du spécialiste enfermé dans un seul registre.
Un instrumental qui ne s’oublie pas
Le pari de l’album instrumental est l’un des plus casse-gueule qui soient. Sans voix pour accrocher l’auditeur, il faut que la guitare assume seule tout le poids de l’émotion et de la narration. Rondat relève le défi avec une aisance déconcertante. Ses compositions sont structurées, dotées de vrais thèmes que l’on retient, de ponts qui surprennent, de respirations qui évitent l’indigestion technique.
Car c’est bien là que la plupart des guitar heroes se cassent les dents : la lassitude. À force d’épater, on finit par ennuyer. Rondat, lui, a compris que la virtuosité n’est qu’un moyen et jamais une fin. Il dose, il ménage ses effets, il sait quand lâcher les chevaux et quand retenir sa monture. C’est cette intelligence du tempo qui fait de « Rape of the Earth » un disque qui se réécoute.
Le tremplin vers les grandes scènes
La reconnaissance de Rondat ne s’arrêtera pas aux cercles d’initiés. Sa réputation de technicien irréprochable et de musicien fiable lui ouvrira les portes des plus grandes scènes, puisqu’il deviendra notamment le guitariste attitré de Jean-Michel Jarre. Voilà une consécration qui en dit long : quand l’un des artistes français les plus exposés au monde cherche un guitariste, c’est vers Rondat qu’il se tourne.
Ce parcours illustre à merveille la trajectoire d’un musicien parti de l’underground du métal instrumental pour rejoindre les sommets de la pop spectaculaire. « Rape of the Earth » est la pierre fondatrice de cet édifice, le moment où Rondat affirme une signature qu’aucun de ses pairs hexagonaux ne pourra lui contester.
Une fierté nationale mal mesurée
Reconnaissons-le : la France n’a jamais vraiment su quoi faire de ses virtuoses du rock. Trop technique pour les amateurs de chanson, trop savant pour le grand public, Patrick Rondat a souffert de cette tiédeur typiquement française envers l’excellence électrique. Pourtant, à l’étranger, son nom circule avec respect dans les milieux de la six-cordes.
Réécouter « Rape of the Earth » aujourd’hui, c’est rendre justice à un artiste qui mérite amplement sa place au panthéon des grands guitaristes. C’est aussi prendre conscience qu’en 1991, pendant que tout le monde regardait vers Seattle, un Français écrivait sa propre légende, note après note, avec une classe et une maîtrise dont on ferait bien de se souvenir.
L’héritage d’un pionnier
Au-delà de sa seule virtuosité, Patrick Rondat aura ouvert une voie pour toute une génération de guitaristes français désireux de s’affranchir des complexes. En prouvant qu’un musicien hexagonal pouvait jouer dans la cour des grands, il a inspiré quantité d’apprentis instrumentistes qui voyaient enfin en lui un modèle local crédible. Cette dimension de passeur, de défricheur, n’est pas la moindre de ses contributions à la scène musicale française.
« Rape of the Earth » garde ainsi une valeur historique qui dépasse ses qualités intrinsèques. C’est le disque qui a installé Rondat dans le paysage, qui a légitimé une démarche longtemps marginalisée chez nous. Pour tous ceux qui pratiquent ou aiment la guitare électrique, il demeure une référence et une fierté, le témoignage qu’en matière de six-cordes, la France n’a jamais eu à rougir de ses meilleurs ambassadeurs.
Le verdict
« Rape of the Earth » demeure une oeuvre de référence pour quiconque s’intéresse à la guitare instrumentale de haut vol. Patrick Rondat y conjugue technicité ébouriffante et sens mélodique, deux qualités qui ne cohabitent pas si souvent. Voilà un disque qui force l’admiration et qui rappelle, s’il en était besoin, que la France compte parmi ses enfants l’un des grands maîtres du manche. À redécouvrir d’urgence par tous ceux qui croient encore que le shred est forcément vide de sens.
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