1967 Album

Messe Pour Le Temps Présent

par Pierre HENRY

4,0
Sortie 1967

Messe Pour Le Temps Présent, Pierre Henry (1967) : Quand La France Inventa Le Futur

Permettez-moi d’ouvrir un parenthèse historique et de vous dire ceci : en 1967, pendant que les Anglais brûlent des guitares et que les Américains inventent le psychédélisme, un Français dans un studio parisien fait quelque chose d’encore plus radical. Il fabrique de la musique avec des sons concrets, des bruits industriels, des voix déformées, des nappes électroniques, et il les assemble en une messe, en une liturgie sonore pour temps troublés. Cet homme s’appelle Pierre Henry, et Messe Pour Le Temps Présent est l’une des oeuvres les plus importantes du vingtième siècle. Point.

Pierre Henry compositeur musique concrète 1967

Revenons au début. Pierre Henry est né à Paris en 1927. Il étudie au Conservatoire national, il apprend le piano, la percussion, la composition classique. Et puis, à la fin des années quarante, il rencontre Pierre Schaeffer au sein du Groupe de Recherches Musicales de la radiodiffusion française, et c’est le big bang. Schaeffer invente la notion de musique concrète : utiliser des sons du monde réel, des bruits enregistrés et manipulés comme matériau musical. Pierre Henry prend ce concept et le pousse jusqu’à ses limites les plus extrêmes.

En 1967, Maurice Béjart, le chorégraphe belge qui révolutionne la danse contemporaine avec ses grands spectacles de masse, commande à Pierre Henry une musique pour un ballet. Le contexte est explosif : mai 68 approche, les universités fermentent, la jeunesse européenne est en ébullition. Béjart veut quelque chose qui parle à cette jeunesse, qui intègre les nouvelles musiques, le rock, la pop, tout en conservant la rigueur formelle de la composition contemporaine. Pierre Henry compose en collaboration avec Michel Colombier, arrangeur et compositeur qui travaillera plus tard avec Serge Gainsbourg.

« Je ne fais pas de différence entre un son musical et un son non musical. Un klaxon, une porte qui grince, une respiration, ce sont des sons comme les autres. Ce sont des matériaux. », Pierre Henry, entretien avec France Culture, 1968

Le résultat est stupéfiant. Messe Pour Le Temps Présent est un voyage en dix-neuf stations, comme les stations du chemin de croix, mais un chemin de croix laïc, une passion pour l’époque présente avec ses angoisses, ses espoirs, ses contradictions. L’oeuvre commence par Kyrie Eleison, une invocation qui mélange des voix liturgiques à des sons industriels, des grondements mécaniques, des éclats percussifs. C’est immédiatement déstabilisant. Ce n’est pas la messe qu’on entend à Saint-Sulpice le dimanche matin. C’est la messe du monde moderne, de l’usine et de la rue.

Et puis il y a Psyché Rock. Voilà le morceau qui a fait entrer Pierre Henry dans la culture populaire mondiale, trente ans après sa composition. En 1997, Matt Groening l’utilise comme thème de Futurama. Des millions de gens à travers le monde entendent ce son bizarre, ce riff électronique sautillant, ces percussions synthétiques, et se disent « ah tiens, musique de cartoon ». Ils ne savent pas qu’ils écoutent de la musique concrète française de 1967. Ils ne savent pas qu’avant les synthés, avant les samplers, avant les ordinateurs, un homme à Paris fabriquait ces sons avec des bandes magnétiques, des oscillateurs, des générateurs de fréquences. C’est la plus belle revanche de l’avant-garde sur la pop culture.

Fun fact d’importance : Psyché Rock a également été sampleé par les Chemical Brothers, par Fatboy Slim, par des dizaines de producteurs techno et électronique des années quatre-vingt-dix et deux mille. Pierre Henry, qui vivait et travaillait dans un appartement-studio à Montmartre qu’il appelait son « Apsome », un appartement entièrement transformé en studio d’enregistrement avec des haut-parleurs intégrés dans tous les murs, a vécu suffisamment longtemps pour voir sa musique renaître dans la culture club. Il est mort en 2017, à quatre-vingt-neuf ans. Une longue vie pour un homme qui avait inventé le futur si tôt.

Ce qu’il faut comprendre avec Messe Pour Le Temps Présent, c’est que l’oeuvre est littéralement inouïe en 1967. Rien de comparable n’existe. Les Beatles expérimentent avec des collages sonores sur Sgt. Pepper, mais c’est de la pop avec des effets. Pierre Henry, lui, construit toute son architecture musicale à partir de sons non musicaux. La structure de la messe, avec ses différentes parties liturgiques, donne un cadre formel à une matière sonore totalement libérée. C’est la rencontre du sacré et du profane, du passé et du futur, de la tradition et de la subversion.

Mais Messe Pour Le Temps Présent n’est pas seulement une curiosité historique ou un artefact d’avant-garde réservé aux initiés. C’est une oeuvre émotionnellement puissante, physiquement ressentie. Pierre Henry avait une obsession pour ce qu’il appelait « l’écriture de l’espace » : il voulait que le son soit tridimensionnel, qu’il enveloppe l’auditeur, qu’il crée une architecture invisible dans l’air. Avec un bon casque ou une bonne chaîne stéréo, l’album produit cet effet. Les sons arrivent de partout et de nulle part. On est à l’intérieur de la musique.

La question qui se pose toujours avec ce type de musique, c’est : est-ce que c’est du rock ? Est-ce que ça a sa place dans une histoire du rock de 1967 ? Ma réponse, et je l’assume complètement : oui. Pas parce que ça sonne comme du rock, mais parce que ça partage l’esprit du rock. L’esprit de transgression, de remise en question des formes établies, de recherche d’une vérité émotionnelle par tous les moyens disponibles. Messe Pour Le Temps Présent fait à la musique classique et à la musique électronique exactement ce que Chuck Berry avait fait au blues dix ans plus tôt. Il prend quelque chose d’existant, il le dynamite, et il reconstruit quelque chose de neuf sur les ruines. C’est ça, le rock’n’roll. Et Pierre Henry, en costume trois-pièces dans son appartement parisien, était un vrai punk avant l’heure.

La note des passionnés

4,0 /5

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