Sortie 1965

Le Wall of Sound tombe amoureux

Il faut imaginer la scène: Sonny Bono, petit homme trapu au cheveux de jais, ex-coursier et apprenti producteur dans l’entourage du grand Phil Spector, qui a appris le métier en regardant faire le maître, décide de voler de ses propres ailes. Il a vingt-neuf ans, elle en a dix-neuf. Elle s’appelle Cherilyn Sarkisian LaPiere, il l’appelle Cher, elle a une voix de contralto qui semble venir d’un pays que personne n’a encore cartographié. Il est l’architecte, elle est la cathédrale. Ensemble, ils vont construire l’un des tubes les plus implacables de la décennie.

« Look At Us », premier album de Sonny and Cher sorti en 1965 sur Atco Records, est le journal de bord d’une love story qui a pris tout le monde par surprise. Sonny Bono arrive à ce projet avec tout ce qu’il a appris dans l’ombre de Spector: le sens de la grandeur sonore, les arrangements en couches épaisses, la conviction que la pop music peut être une forme d’art total. Ce qu’il n’a pas encore, c’est l’expérience du succès en première personne. Il va l’acquérir d’un coup.

I Got You Babe: une chanson malgré elle

L’histoire de la chanson la plus célèbre de l’album mérite d’être racontée dans ses détails savoureux. Sonny Bono compose « I Got You Babe » en s’inspirant ouvertement de « It Ain’t Me Babe » de Bob Dylan, mais en renversant le message: là où Dylan chantait le refus de l’engagement, Bono célèbre l’union absolue et inconditionnelle. Le riff d’introduction, joué au hautbois, est une trouvaille sonore étonnante pour la pop de 1965, un choix qui donne immédiatement à la chanson une couleur baroque, presque médiévale.

L’enregistrement se fait au Gold Star Studio d’Hollywood, le même studio où Spector a construit ses cathédrales sonores, avec les mêmes artisans: la Wrecking Crew. Hal Blaine, Larry Knechtel, et les autres maestros de studio qui jouent sur tout ce qui sort de Los Angeles cette année-là. Bono applique à sa sauce ce qu’il a vu faire: le Wall of Sound, cette superposition d’instruments qui crée une masse sonore homogène, enveloppante, presque physique.

Sonny et Cher, 1977
Sonny et Cher photographiés en 1977, lors de leur émission télévisée, plus d’une décennie après leur explosion pop de 1965.

Les sessions au Gold Star ont une intensité particulière. Bono, qui a passé des années à observer Spector travailler, a mémorisé chaque détail: la disposition des musiciens, la façon de superposer les pistes, l’art de créer de la profondeur avec de la répétition. Il reproduit ce qu’il a appris mais il y ajoute quelque chose que Spector n’a jamais su faire: de la chaleur. La musique de Spector est magnifique et froide comme une armure. Celle de Bono est imparfaite et brûlante comme une étreinte.

Ce que personne ne sait à l’époque, c’est que Cher détestait la chanson quand Sonny la lui a présentée. Elle trouvait le texte trop naïf, trop sentimental, pas dans le ton de ce qu’elle voulait faire. Bono a insisté. On connaît la suite: « I Got You Babe » numéro un aux États-Unis et en Grande-Bretagne à l’été 1965, l’album qui le contient monte à la deuxième place du Billboard 200, et le duo devient instantanément l’incarnation d’une certaine jeunesse hippie avant l’heure, avec leurs vêtements à fourrure et leurs pantalons à pattes d’éléphant.

Le couple comme image de marque

Ce qui est fascinant dans ce premier album, c’est la façon dont Sonny a compris avant tout le monde que le couple lui-même était le produit. Pas seulement leur musique, mais leur histoire, leur look, leur dynamique visuelle. Lui, le petit gars ordinaire. Elle, la beauté étrange et racée. Cette dialectique entre le mortel et la déesse, entre l’homme de la rue et la créature de légende, Bono l’exploite avec une habileté qui préfigure les stratégies marketing de la pop moderne.

L’album contient une douzaine de titres qui confirment que « I Got You Babe » n’est pas un accident. « Baby Don’t Go », « Just You », « The Letter »: Bono sait écrire des mélodies accrocheuses, des refrains qui se plantent dans le cerveau et ne le quittent plus. Sa voix à lui est limite, tout le monde le reconnaît, mais la combinaison avec le contralto de Cher crée quelque chose de plus grand que la somme des parties. Phil Spector, le maître, regardera ce que son ancien assistant a accompli avec un mélange d’irritation et d’admiration qu’il n’avouera jamais publiquement.

L’aube d’une carrière à deux vitesses

En regardant en arrière depuis aujourd’hui, « Look At Us » est à la fois un document d’époque immaculé et le point de départ d’une des carrières les plus improbables du showbiz américain. Cher seule deviendra une icône planétaire, survivante de toutes les modes, de la pop des sixties au disco des seventies, du rock des eighties au comeback perpétuel des nineties. Sonny deviendra maire de Palm Springs puis député républicain au Congrès américain. La pop music porte parfois les destins les plus romanesques et les plus inattendus.

Mais en 1965, tout ça n’existe pas encore. Il y a juste un jeune couple de Los Angeles, une chanson au hautbois, une voix de contralto qui défie les lois de la gravité, et un Wall of Sound fait maison qui repeint les charts de couleurs éclatantes. C’est suffisant. C’est même beaucoup plus que suffisant.


Cher sur X

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Look At Us