Il y a un accord. Un seul accord. Trois notes plaquées sur une guitare électrique, avec juste ce qu’il faut de distorsion pour que l’ampli grogne, pour que le son se déforme, pour que ça sente la menace. C’est « Rumble ». C’est Link Wray. Et depuis 1958, depuis que ces trois notes ont surgi des enceintes des postes de radio américains, la guitare électrique ne sonne plus jamais tout à fait pareil. Link Wray & the Wraymen, l’album de 1960, est l’œuvre d’un homme qui a inventé le power chord et changé la musique pour toujours.
Genèse : l’indien qui a fait trembler l’Amérique
Fred Lincoln Wray Jr. naît en 1929 à Dunn, en Caroline du Nord, dans une famille d’origine Shawnee. Métis d’une Amérique qui traite encore les Indiens en citoyens de seconde zone, il grandit dans la pauvreté et la musique, les deux souvent liées pour les musiciens de sa génération. La guitare est sa voix, son arme, son identité.
La guerre de Corée le brise presque : il revient avec un seul poumon, la tuberculose ayant emporté l’autre. Les médecins lui disent qu’il ne chantera jamais. Ils ne parlent pas de la guitare. Et de la guitare, Link Wray fait des miracles.
En 1958, lors d’une émission de danse télévisée à Washington D.C., on lui demande de jouer un instrumental sur « The Stroll », une danse à la mode. Il improvise quelque chose de différent, plus sombre, plus menaçant. Il perce le cône de son ampli avec un crayon pour obtenir ce son baveux, saturé, qui fait gronder les basses. « Rumble » naît ce soir-là. Ce sera le seul instrumental de l’histoire du rock’n’roll à être banni des radios, pas pour des paroles obscènes (il n’y en a pas) mais parce que le son lui-même était jugé trop dangereux, susceptible d’inciter les jeunes à la violence.

Les morceaux phares : un manuel de brutalité sublime
L’album de 1960 est un festin pour les amateurs de guitare électrique dans tous ses états. Link Wray y explore toutes les facettes de son instrument avec une inventivité qui sidère encore aujourd’hui.
« Rumble » ouvre le bal, évidemment. Comment faire autrement ? Ces trois notes plaquées, cette progression d’accords qui semble tomber en avant dans l’abîme, cette distorsion primitive… Pete Townshend a dit que « Rumble » lui a appris à jouer de la guitare. Jimmy Page aussi. Neil Young a affirmé que Link Wray était le seul à l’avoir vraiment influencé sur le plan de l’attitude.
« Raw-Hide »pas le thème de western, mais un morceau beaucoup plus sauvage qui justifie pleinement son titre. La guitare crache, mord, ronge. « Comanche »un hommage à ses racines amérindiennes, avec ces riffs qui évoquent la plaine et la liberté. « Jack the Ripper »aussi sinistre et coupant que son titre le promet. Chaque morceau de cet album est un cours magistral de comment faire peur avec une guitare électrique.
« La guitare électrique est une arme. Pas pour tuer, pour réveiller. Pour sortir les gens de leur torpeur. Pour leur montrer qu’ils sont vivants. »
Link Wray
Dans les coulisses : le poumon percé, l’ampli percé
Il y a une cohérence presque poétique dans la méthode de Link Wray : de même qu’il a survécu à la perte d’un poumon pour continuer à exister, il a percé les cônes de ses amplificateurs pour leur donner une voix nouvelle. La destruction créatrice comme principe esthétique.
En studio chez Cadence Records puis Epic Records, les sessions de Link Wray ne ressemblent à rien d’autre. Pas de production léchée, pas d’orchestrations sophistiquées. Juste la guitare, la batterie, la basse, et ce son qui sort des amplis maltraités comme un rugissement de bête blessée.
Ses frères Vernon et Doug Wray l’accompagnent dans les Wraymen, une affaire de famille, une bande de gars du Sud qui font du bruit avec leurs instruments et ne demandent pas la permission. C’est rock’n’roll dans son essence la plus brute : trois gars, des guitares, et l’envie de tout casser.
L’album est enregistré à l’Anacostia, Maryland, dans une grange reconvertie en studio de fortune. Pas de velours, pas de parquet ciré, pas d’ingénieur du son en cravate. Juste le son qui se répercute dans les planches et sort plus gras, plus fort, plus vivant que dans n’importe quel studio professionnel.
L’héritage : le père de tous les riffs
Mets les mots « power chord » et « Link Wray » dans la même phrase, et tu résumes l’essentiel. Le power chord, cet accord de deux ou trois notes, sans tierce, qui donne tout son punch au rock, n’existait pas avant Link Wray. Après lui, tous les guitaristes s’en emparent : des Kinks à Black Sabbath, des Ramones à Nirvana.
Pete Townshend l’a dit explicitement : « Link Wray est le vrai inventeur du rock’n’roll, pas Elvis. » C’est peut-être exagéré. Mais c’est le genre d’exagération qui contient une vérité profonde. Car ce que Link Wray a donné à la musique électrique, c’est sa colonne vertébrale, ce son trapu, puissant, insolent, qui dit : je suis là, je prends de la place, et je ne m’excuserai pas.
Inducté au Rock and Roll Hall of Fame en 2023, et oui, il aura fallu attendre aussi longtemps pour que l’institution reconnaisse ce que les guitaristes savent depuis les années 60, Link Wray mérite enfin la place qu’il a toujours occupée dans l’histoire : celle du pionnier, de l’inventeur, du sauvage qui a changé les règles du jeu.
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