2007 Album

Lifeline

par Ben HARPER

4,0
Sortie 2007
Artiste Ben HARPER

Il y a des artistes dont on sait qu’ils ne trahiront jamais. Ben Harper est de ceux-la. Depuis son premier album en 1994, cet homme de Claremont, Californie, fils d’une famille de musiciens qui tient un magasin d’instruments vintage, a bati une oeuvre d’une coherence et d’une integrite rarissimes dans le paysage de la pop americaine. Dix albums en treize ans, chacun portant la marque indelebile d’un artiste qui sait exactement qui il est et ce qu’il a a dire. Lifeline, son dixieme album studio sorti en 2007, marque un retour a l’essentiel apres les explorations electriques de ses projets precedents. C’est un album intime, chaleureux, construit autour de la guitare slide et de la voix de Harper – deux instruments qui, entre ses mains, semblent ne faire qu’un. L’album lui vaudra le Grammy Award du meilleur album de blues contemporain en 2008, recompense meritee mais presque anecdotique pour un artiste dont la valeur va bien au-dela des categories musicales institutionnelles.

La Guitare Slide comme Voix de l’Ame

Ben Harper joue de la lap steel guitar, aussi appelee guitare hawaienne ou guitare slide, avec une maîtrise qui evoque les grands ancetres – Robert Johnson, Skip James, Elmore James. Mais Harper n’est pas un archeologue du blues. Il est profondement contemporain dans sa sensibilite, ancre dans son epoque tout en puisant dans cette tradition centenaire. Sur Lifeline, la guitare slide est omnipresente sans jamais etre redondante. Elle pleure, elle chante, elle raconte. Elle dit des choses que les mots ne peuvent pas dire. Harper a cette qualite des grands instrumentistes : on reconnait son jeu en trois notes. Cette identite sonore si forte est le resultat de decennies de pratique et de recherche, d’une relation intime avec l’instrument qui va au-dela de la technique. La guitare de Harper semble avoir une ame. Ou peut-etre que c’est l’ame de Harper qui parle a travers elle – les deux sont indistinguibles dans les meilleurs moments de cet album.

Soul, Blues et Conscience Sociale : la Trinite Harper

Ce qu’on oublie parfois dans l’engouement pour le son Harper, c’est la dimension politique et sociale de son oeuvre. Comme ses predecesseurs soul – Marvin Gaye, Curtis Mayfield, Gil Scott-Heron – Harper a toujours considere la musique comme un espace d’engagement, un lieu ou les questions brulantes du monde peuvent etre posees sans derogement a la beaute musicale. Lifeline n’echappe pas a cette tradition. Des chansons comme Serve Your Soul et Shimmer and Shine parlent de spiritualite, de responsabilite individuelle, de la recherche d’un sens dans un monde qui en manque cruellement. Harper n’est pas moralisateur – il n’agite pas l’index, il ne donne pas de lecons. Il temoigne. Il partage ses propres doutes et ses propres convictions avec une honnetete qui touche au coeur. C’est le propre des grands artistes de soul et de blues : la confession personnelle devient universelle, le particulier rejoint le general, la souffrance individuelle parle a la souffrance commune.

L’Intimite comme Choix Artistique

Comparativement a ses albums precedents, notamment les projets avec les Innocent Criminals ou les explorations plus electriques, Lifeline est un album d’une grande intimite. Les arrangements sont depouilles, presque minimalistes. On entend la salle, on entend les doigts sur les cordes, on entend la respiration. C’est un choix artistique delibere : Harper voulait un album qui sonne comme une conversation privee, comme quelqu’un qui joue pour vous dans son salon. Cette intimite est renforcee par la production, qui privilegiee la chaleur organique sur la brillance numerique. Dans une epoque ou tout est sur-produit, sur-traite, lisse jusqu’a l’aseptisation, cet album sonne comme du vrai, du vivant, du present.

L’Heritage d’un Artiste Indispensable

A la sortie de Lifeline, Ben Harper a quarante ans et dix albums au compteur. Il n’est pas aussi celebre que certains de ses contemporains moins doues. Il ne remplit pas les stades comme d’autres artistes de moindre envergure. Mais il a quelque chose qu’aucun marketing ne peut acheter : la confiance absolue de ses fans, qui savent que chaque nouvel album apportera quelque chose d’authentique, de travaille, de sincere. Dans le paysage musical americain contemporain, c’est une position rare et precieuse. Harper incarne une tradition de musiciens qui placent l’integrite artistique au-dessus de tout – au-dessus du succes commercial, au-dessus de la mode, au-dessus de l’opinion des critiques. Lifeline est l’expression la plus pure de cette philosophie : un album qui n’a rien a prouver, qui n’essaie de plaire a personne en particulier, qui existe simplement parce que son auteur avait quelque chose a dire et la talent pour le dire magnifiquement. Le Grammy n’a fait que confirmer ce que ses fans savaient deja.

Il faut aussi mentionner les musiciens qui entourent Harper sur cet album. La formation des Innocent Criminals – son groupe regulier depuis le debut de sa carriere – tient ici un role plus discret que sur certains albums precedents, mais leur presence est palpable dans la qualite des arrangements et la cohesion des enregistrements. Juan Nelson, le bassiste attitré de Harper depuis des annees, apporte cette assise grave et chaleureuse sur laquelle la guitare slide peut s’envoler. Jason Yates aux claviers ajoute des touches harmoniques subtiles qui enrichissent le son sans jamais l’encombrer. C’est le privilege des grands bandleaders de savoir s’entourer de musiciens qui comprennent quand se mettre en retrait et quand avancer. Harper a toujours su faire ce choix, et Lifeline en beneficie pleinement.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Lifeline