1988 Album

Tracy Chapman

par Tracy CHAPMAN

4,0
Sortie 1988

1988 : une fille, une guitare, et un million de paires d’yeux

Imaginez le tableau. 1988, c’est l’apogée du clinquant, l’ère du synthé qui dégouline, des coupes de cheveux gonflées à l’hélium et des batteries électroniques qui claquent comme des portes de frigo. Bon Jovi rugit, Whitney Houston vocalise, et la production sue le fric par tous les pores. Et puis, au milieu de ce carnaval de paillettes, débarque une gamine de Cleveland, Ohio, calme comme un lac gelé, avec une guitare acoustique et une voix de contralto qui vous attrape par le col. Tracy Chapman. Pas de fards, pas de fumigènes, pas de solo de saxo dégoulinant. Juste des chansons. Et quelles chansons, mes aïeux.

Le coup de génie, c’est le contre-pied total. Pendant que tout le monde empile les couches de synthé Fairlight, elle dépouille. Le label Elektra sort cet album éponyme le 5 avril 1988, et personne, absolument personne, ne mise un kopeck dessus. Une folkeuse afro-américaine engagée en plein règne du clip MTV ? Autant vendre des bouilloires au Sahara. Sauf que voilà : parfois, l’époque a soif de vérité sans s’en rendre compte.

Cleveland, le métro de Boston et une bourse providentielle

Remontons le fil. Tracy Chapman naît à Cleveland en 1964, grandit dans un milieu modeste, et décroche une bourse qui l’emmène à la Tufts University, près de Boston. Anthropologie, études africaines : la demoiselle a de la matière grise à revendre. Mais surtout, elle gratte. Elle écume les rues, joue les troubadours sur les quais du métro et à Harvard Square, le chapeau posé devant elle. C’est là, dans cette galère joyeuse du busking, qu’un autre étudiant de Tufts, Brian Koppelman, la repère et fait passer le mot à son père, ponte de l’édition musicale. Le reste, comme on dit, appartient à l’Histoire.

Aux manettes du disque : David Kershenbaum, producteur futé qui comprend une chose essentielle. Avec une artiste pareille, le boulot du producteur, c’est de ne pas faire le malin. Pas de chichis, pas de murs de son. On enregistre la voix, la guitare, on laisse respirer. Le résultat sonne nu, intime, comme si Chapman était assise dans votre cuisine à vous raconter le monde tel qu’il est. Un acte de courage en pleine surenchère technologique.

« Fast Car » : le grand roman social en quatre minutes

Et puis il y a LE titre. Celui qui change une vie, deux vies, un milliard de vies. « Fast Car ». Sur une boucle de guitare hypnotique, aussi reconnaissable entre mille que le riff de « Smoke on the Water », Chapman déroule un récit déchirant : une fille qui rêve de se barrer de sa misère, qui s’accroche à une bagnole rapide comme à une promesse d’évasion, et qui finit par comprendre que la pauvreté est une trappe à ressort. C’est du réalisme social pur jus, du Ken Loach chanté, sans une once de pathos gratuit. Le rêve américain passé à la moulinette, mais avec une tendresse qui vous noue la gorge.

Le single grimpe jusqu’à la sixième place du Billboard Hot 100. Pas mal pour une chanson sur les fins de mois difficiles, à une époque où la radio carbure au plaisir coupable.

Mais l’album ne se résume pas à ce seul missile. « Talkin’ bout a Revolution », titre d’ouverture écrit alors qu’elle était encore lycéenne, est un brûlot tranquille où elle prévient que les pauvres vont se lever et prendre ce qui leur revient. Glissé en murmure, c’est plus menaçant qu’un mur de Marshall poussé à fond. Et « Baby Can I Hold You », ballade fragile sur les mots qu’on n’arrive pas à dire, montre l’autre versant : l’intime, le sentiment à fleur de peau. La militante a aussi un coeur qui saigne.

Wembley, 11 juin 1988 : le hold-up du siècle

Maintenant, accrochez-vous, parce que c’est ici que la légende bascule dans le mythe. 11 juin 1988, stade de Wembley, concert hommage pour les 70 ans de Nelson Mandela, alors croupissant dans une geôle sud-africaine. Des dizaines de milliers de personnes dans les gradins, et une diffusion télé tentaculaire estimée à des centaines de millions de spectateurs dans des dizaines de pays. Chapman a déjà fait son set l’après-midi, tranquille. Elle pourrait rentrer se coucher.

Sauf que le destin a un sens de l’humour bien à lui. Juste avant de monter sur scène, Stevie Wonder découvre qu’un élément technique de son synthétiseur a disparu. Catastrophe. Le génie quitte les lieux, dépité. Trou béant dans le programme, en mondovision. Panique en coulisses. On pousse alors Tracy Chapman sur les planches, seule, avec rien d’autre qu’un micro et sa guitare, pour boucher le trou pendant qu’on remet de l’ordre. Une fille frêle face à une marée humaine impatiente et grognon.

Elle gratte « Fast Car ». Et là, miracle. Le stade entier se tait, suspendu à cette voix. Des centaines de millions d’oreilles, d’un coup, découvrent Tracy Chapman. C’est le plus beau braquage de l’histoire de la pop : profiter d’une panne pour rafler la planète entière. En quelques minutes, l’inconnue devient une superstar. Les ventes de l’album explosent dans la foulée, on parle de millions et de millions d’exemplaires écoulés à travers le globe.

Quatre Grammy et une leçon d’humilité pour toute une industrie

La consécration ne traîne pas. Au début de l’année 1989, l’album rafle plusieurs Grammy Awards, dont la précieuse statuette de Meilleur Nouvel Artiste. Pour un disque acoustique fait de bric et de broc émotionnel, dans une année dominée par les machines. La revanche du naturel sur l’artifice, du fond sur la forme, du coeur sur le calcul.

Près de quarante ans plus tard, ce premier album n’a pas pris une ride. Pendant que des montagnes de productions clinquantes de 1988 ont vieilli comme du lait au soleil, « Tracy Chapman » reste droit dans ses bottes, intact, bouleversant. La preuve, s’il en fallait une, qu’une bonne chanson, une vraie, n’a jamais eu besoin que d’une voix et de six cordes pour traverser les décennies. Tracy Chapman n’a pas suivi la mode : elle l’a regardée passer, puis elle a écrit l’éternité. Chapeau bas, madame.

La note des passionnés

4,0 /5

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