1987 Album

Solitude Standing

par Suzanne VEGA

4,0
Sortie 1987

New York, 1987 : la fille qui chuchotait plus fort que tout le monde

Imaginez un peu le tableau. On est en plein milieu des années 80, l’époque des synthés baveux, des coupes mulet, des batteries gonflées à la réverb et des saxos qui hurlent dans chaque pub de bagnole. Et au beau milieu de ce cirque clinquant débarque une petite brune de Greenwich Village, guitare en bandoulière, qui ose faire le contraire de tout le monde : elle baisse le son. Suzanne Vega, fille spirituelle des cafés folk new-yorkais, héritière directe de la tradition Dylan-Cohen-Joni Mitchell, sort en 1987 son deuxième disque, Solitude Standing. Et figurez-vous que ce murmure-là va s’entendre jusqu’au bout de la planète. Comme quoi, parfois, le silence cogne plus fort qu’un mur de Marshall.

Vega n’est pas une nouvelle venue. Elle a usé ses semelles sur la scène folk de Greenwich Village, ce quartier mythique de Manhattan où tous les apprentis poètes à six cordes sont venus tenter leur chance depuis des décennies. Son premier album éponyme de 1985 avait déjà attiré l’oreille des connaisseurs. Mais avec Solitude Standing, la songwriteuse change de catégorie : le disque grimpe haut dans le Billboard 200 et décroche le disque de platine aux États-Unis. Le murmure devient un phénomène.

« Luka » : le tube qui te brise le coeur en souriant

Et puis il y a « Luka ». Ah, « Luka ». Le single qui va propulser Vega au sommet, numéro 3 du Billboard Hot 100, son plus gros succès américain de tous les temps. Sur le papier, c’est de la dynamite enrobée de sucre : une mélodie pop lumineuse, presque guillerette, un truc que tu fredonnes sans réfléchir. Sauf que. Sauf que les paroles, elles, racontent l’enfer. La chanson est narrée par Luka, un gamin maltraité qui vit à l’étage du dessus, et qui anticipe les questions du voisin pour mieux les esquiver : c’est rien, je suis maladroit, ne pose pas de questions. Du grand art du contraste.

C’est ça, le génie de la dame : prendre le sujet le plus glaçant qui soit, la maltraitance des enfants, et le faire passer par la voix de la victime elle-même, sans pathos, sans grosses ficelles, sans violons dégoulinants. Vega ne hurle pas, elle constate. Et c’est précisément cette retenue qui te retourne l’estomac. Vous voulez de la chanson à message qui ne se vautre pas dans la leçon de morale ? La voilà, servie sur un plateau, en 1987, par une fille qui a tout compris à l’art de la litote.

« Tom’s Diner » : comment un petit-déj est devenu la mère du MP3

Maintenant, accrochez-vous, parce que l’histoire qui suit, aucun scénariste hollywoodien n’aurait osé l’écrire. L’album s’ouvre sur « Tom’s Diner », une bricole a cappella, juste la voix de Vega, sans le moindre instrument, qui décrit une scène anodine : elle prend un café dans un restaurant new-yorkais (le Tom’s Restaurant, sur Broadway, le même que celui aperçu plus tard dans Seinfeld), elle observe les gens, la pluie, un type qui lit le journal. Rien. Du quotidien. De la poésie de comptoir au sens propre. Composée au début des années 80, la chansonnette aurait pu rester une curiosité de fin de disque.

Et c’est là que l’Histoire, la vraie, s’en mêle. À la fin des années 80, un ingénieur allemand nommé Karlheinz Brandenburg planche sur un format de compression audio révolutionnaire, le futur MP3. Il lui faut un morceau de test, un truc bien casse-gueule pour calibrer son algorithme. Devinez sur quoi il tombe. Lui-même raconte l’affaire : « I was reading some hi-fi magazine and found that they had used this song to test loudspeakers. I said ‘OK, let’s test what this song does to my sound system, to MP3’. And the result was, at bit rates where everything else sounded quite nice, Suzanne Vega’s voice sounded horrible. »

Traduction du verdict : la voix nue de Vega, sans rien pour se cacher derrière, sonnait épouvantable aux débits où tout le reste passait crème. Brandenburg a donc écouté « Tom’s Diner » en boucle, encore et encore, peaufinant son codec à chaque passage jusqu’à ce que la subtilité de cette voix soit préservée. Résultat des courses : chez les ingénieurs du son, Suzanne Vega a hérité du surnom de « the Mother of the MP3 », la mère du MP3. Repensez-y la prochaine fois que vous balancez un fichier compressé dans vos écouteurs : c’est cette petite folkeuse de Greenwich Village qui, sans le savoir, a servi d’étalon-or à la révolution numérique. Pas mal pour une chanson sur un café tiède.

Cerise sur le gâteau : en 1990, le duo anglais DNA greffe un beat dance sur la voix de Vega et transforme « Tom’s Diner » en bombe planétaire des dancefloors. La boucle est bouclée, le murmure a fini en banger.

Verdict : un classique discret qui a gagné la guerre du temps

Le reste de Solitude Standing est à l’avenant : « Ironbound/Fancy Poultry », « Gypsy », la chanson-titre où la solitude est carrément personnifiée, comme une vieille connaissance qui frappe à la porte. Partout la même recette : une plume littéraire d’une précision d’orfèvre, des images ciselées, une voix douce qui ne force jamais et qui, justement parce qu’elle ne force jamais, te scotche au fauteuil. Vega écrit comme une nouvelliste, elle observe le monde par la fenêtre et en tire de minuscules cinémas de poche.

À l’époque, la critique a salué le disque comme l’album de la maturité, le moment où une songwriteuse prometteuse devient une grande. Avec le recul, on mesure surtout l’évidence : pendant que la moitié de la production 80 a pris un sacré coup de vieux sous ses kilos de production tape-à-l’oeil, Solitude Standing, lui, n’a pas pris une ride. Normal : on ne ride pas un disque construit sur le dépouillement. Suzanne Vega avait compris avant tout le monde que la sobriété, ça ne se démode pas. Et accessoirement, elle a glissé sa voix dans chaque baladeur de la Terre. Chapeau, madame. Le murmure a gagné.

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