1987 Album

In My Tribe

par 10,000 MANIACS

4,5(1)

1987 : l’année où dix mille cinglés ont arrêté de faire semblant

Soyons clairs : avant 1987, les 10,000 Maniacs étaient un secret de connaisseurs, un de ces groupes que les disquaires fauchés se refilaient sous le manteau en chuchotant le nom de Natalie Merchant comme on parle d’une religion clandestine. Et puis arrive In My Tribe, troisième album du gang de Jamestown (État de New York), débarqué le 27 juillet 1987 chez Elektra. Et là, mes amis, tout bascule. Fini les bidouillages d’étudiants en lettres, place à un disque qui claque, qui respire, qui vous prend par le col. Leur premier vrai succès commercial. Bingo.

Le contexte ? Le college rock des années 80 cherchait sa diva intello, sa réponse américaine au spleen britannique. R.E.M. avait Michael Stipe et ses mantras marmonnés. Les Maniacs, eux, avaient cette voix : Natalie Merchant, vingt-trois ans, un timbre qui ondule comme une danseuse derviche et des textes qui ne parlent jamais de bagnoles ni de filles faciles. Du folk-rock jangly, des guitares qui carillonnent, et au milieu, cette femme qui chante les vrais sujets. On va y revenir.

Peter Asher, l’homme qui transforme le plomb en or FM

Pour donner aux Maniacs leur ticket d’entrée dans le grand bain, Elektra sort l’artillerie lourde : Peter Asher à la production. Le bonhomme n’est pas n’importe qui. Ex-moitié du duo Peter and Gordon dans les sixties, puis faiseur de tubes patenté pour Linda Ronstadt et James Taylor, Asher avait ce don rare de prendre des artistes un peu de traviole et de leur fabriquer des disques que les radios ne pouvaient plus ignorer. Résultat : il polit les angles, il aère les arrangements, il pousse les chansons vers une clarté radiophonique sans jamais les châtrer. Du grand art de studio.

Et puis il y a un changement de chaise musicale capital : John Lombardo, le partenaire d’écriture historique de Merchant, avait quitté le navire en 1986. Catastrophe ? Que dalle. Natalie se met à composer avec les autres, et surtout avec le guitariste Rob Buck. De cette nouvelle alchimie naissent les meilleures chansons que le groupe ait jamais pondues. Comme quoi, parfois, perdre un membre, c’est gagner un album.

Quatre singles, et au moins une chanson qui vous reste en travers de la gorge

L’album accouche de quatre singles, et chacun raconte une histoire. Le premier choix d’Elektra fut malin sur le papier, foireux dans les faits : balancer en ouverture la reprise de « Peace Train » de Cat Stevens, ce hit pacifiste de 1971 que tout le monde connaissait déjà. L’idée ? Rassurer le public avec du familier avant de servir l’inconnu. Sauf que le truc trop connu n’a pas décollé. Flop commercial. La preuve qu’on ne lance jamais un groupe avec la chanson d’un autre.

Heureusement, la cavalerie arrive. « Like the Weather », sorti en janvier 1988, devient LA percée du groupe, l’un de leurs tout premiers passages dans les classements américains. Une merveille de pop pluvieuse, ces guitares scintillantes, cette mélodie qui tournicote dans le crâne pendant des jours. Si vous ne deviez retenir qu’une chanson de la bande, ce serait celle-là.

Mais le sommet émotionnel, le morceau qui fait de cet album bien plus qu’un joli disque FM, c’est « What’s the Matter Here? ». Écrite par Merchant et Robert Buck, troisième single, la chanson met en scène une femme qui voit ses voisins maltraiter leur petit garçon et se débat entre l’envie de crier au secours et la peur de se mêler de ce qui ne la regarde pas. La maltraitance des enfants chantée en plein milieu des années fric et paillettes : il fallait du cran. Quand on vous dit que cette femme ne chante pas de la bluette.

Quatrième larron : « Don’t Talk », ode glaçante à l’alcoolisme, parce que tant qu’à faire, autant cocher toutes les cases des sujets que les autres groupes évitaient comme la peste.

Le scandale Peace Train, ou comment une reprise a fini à la poubelle

Voici le rebondissement le plus rock’n’roll de l’affaire, et il n’a rien de musical. En 1989, Cat Stevens, devenu musulman et rebaptisé Yusuf Islam, tient des propos perçus comme favorables à la fatwa lancée contre l’écrivain Salman Rushdie. Tollé planétaire. Les 10,000 Maniacs, qui n’ont aucune envie de filer des royalties à un type qui semble cautionner un appel au meurtre, font retirer purement et simplement leur reprise de « Peace Train » des éditions américaines de l’album. Tiens, fume. La chanson, elle, survit sur les pressages vendus hors des États-Unis. Résultat : les exemplaires de première main avec le titre dessus sont aujourd’hui un petit graal pour collectionneurs.

Du côté des critiques, c’est l’extase. J. D. Considine, dans Rolling Stone, salue un groupe enfin parvenu à maturité : « with In My Tribe, the group has finally come into maturity ». Mieux : en 1989, ce même Rolling Stone classe In My Tribe parmi ses 100 plus grands albums des années 80, le résumant comme « a poetic, heartfelt message about social concerns such as alcoholism, child abuse and illiteracy ». Traduction maison : un message poétique et sincère sur des fléaux sociaux comme l’alcoolisme, la maltraitance des enfants et l’illettrisme.

Le verdict des chiffres ? L’album s’installe durablement dans les classements américains et s’écoule à plus de deux millions d’exemplaires. Le disque qui a propulsé les 10,000 Maniacs du statut de chouchous des fanzines à celui de groupe qui compte. Bilan : In My Tribe, c’est le moment exact où une bande de cinglés de province a décidé que le college rock pouvait avoir une conscience sans cesser d’être beau. Près de quarante ans plus tard, ça carillonne toujours aussi juste. Allez l’écouter, bande de veinards.

La note des passionnés

4,5 /5

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