I Am a Bird Now
I Am a Bird Now, ANTONY AND THE JOHNSONS (2005) : une voix d’un autre monde
Il y a des voix qui ne ressemblent à aucune autre. Pas différentes dans le sens du stylistiquement original. Différentes dans le sens du biologiquement improbable. La voix d’Antony Hegarty, fondateur et chanteur des Antony and the Johnsons, est de celles-là. Un contralto qui peut soudainement basculer vers des registers de soprano, une façon de tenir les notes longtemps en les vibrant légèrement, une capacité à mettre dans une note tout le poids d’une vie. Quand Antony chante, on ne peut pas faire autre chose qu’écouter.
« I Am a Bird Now », deuxième album du groupe, sort en février 2005 chez Secretly Canadian (distribué en Europe par Rough Trade). Il gagne le Mercury Prize en 2005, battant des favoris comme Kaiser Chiefs et Bloc Party. La victoire est saluée comme l’une des plus émouvantes de l’histoire du prix.
Antony Hegarty et la question du corps
Antony Hegarty est une personne transgenre, né à Chichester en 1971, ayant grandi à San Jose en Californie, arrivé à New York dans les années quatre-vingt-dix où le groupe s’est formé autour de la scène artistique queer de la ville. Sa musique et ses textes parlent souvent de la transformation du corps, de la question de l’identité de genre, de la façon dont le corps peut être à la fois prison et demeure.
« I Am a Bird Now » est traversé par cette thématique. Le titre lui-même dit la transformation désirée : devenir oiseau, s’échapper du corps terrestre, se libérer des contraintes physiques et sociales. C’est une métaphore qui résonne au-delà de la question transgenre et touche à quelque chose de plus universel : le désir de légèreté, d’envol, de dépassement de soi.
Hope There’s Someone : l’ouverture bouleversante
« Hope There’s Someone » ouvre l’album sur une question existentielle posée à voix basse. Antony chante doucement, seul avec son piano, et demande si quelqu’un sera là pour accompagner sa mort quand elle viendra. C’est une chanson sur la solitude ultime, sur l’espoir d’une présence bienveillante au moment le plus vulnérable. La mélodie simple, presque enfantine, rend la question encore plus poignante. On n’est jamais préparé à recevoir quelque chose d’aussi direct.
Les guests : Lou Reed et Boy George
Lou Reed est présent sur « Fistful of Love », une chanson sur l’amour et la domination. Reed, le parrain de l’art new-yorkais depuis le Velvet Underground, est ici dans un rôle de transmission : il reconnaît dans Antony quelqu’un qui porte la même tradition que lui, cette façon de faire de la pop avec des sujets que la pop ordinaire refuse d’aborder.
Boy George chante sur « You Are My Sister », une ode à la fraternité entre artistes queers. C’est un des moments les plus lumineux et les plus tendres de l’album.
La musique comme chambre d’écho de l’âme
Les arrangements de « I Am a Bird Now » sont simples et précis : piano, cordes, percussions légères. Pas de surproduction. Pas de fioritures qui dissimuleraient les émotions. La musique fait le minimum nécessaire pour que la voix d’Antony puisse exister dans l’espace qu’elle mérite.
C’est l’album qui a fait connaître Antony Hegarty au grand public et l’a placé parmi les artistes les plus importants de sa génération. Vingt ans après sa sortie, il n’a rien perdu de sa force. Il reste l’un des documents les plus honnêtes et les plus courageux de la culture musicale du début du vingtième siècle.
Les Johnsons et le cadre musical
Les Antony and the Johnsons sont un vrai groupe, pas un projet solo avec des musiciens de session. Julius Eastman, Maxim Moston, Thomas Bartlett (Doveman) et d’autres collaborateurs stables ont construit avec Antony Hegarty un son particulier : chambre, intime, avec des cordes qui paraissent parfois venir d’une autre époque, des arrangements qui évoquent le cabaret new-yorkais des années soixante mais avec une sensibilité contemporaine. Ce cadre musical sobre est essentiel pour que la voix d’Antony puisse exister sans compétition. Chaque arrangement est conçu pour mettre en valeur les nuances vocales, les vibrati, les respirations, les silences de cette voix unique. C’est du vrai travail de chambre : chaque instrumentiste écoute et répond, personne ne prend plus de place que nécessaire. « I Am a Bird Now » est un album collectif au sens profond du terme.
La réception internationale et le Mercury Prize
La victoire du Mercury Prize en septembre 2005 a propulsé « I Am a Bird Now » dans une visibilité internationale qu’il n’aurait peut-être pas atteinte autrement. Le Mercury Prize est un prix britannique, mais son impact se ressent dans toute l’Europe et au-delà. La presse française, allemande, italienne découvrent Antony and the Johnsons. Les ventes décollent. Des tournées en grandes salles deviennent possibles. Et puis quelque chose d’autre se passe : l’album résiste au temps. Contrairement à certains lauréats du Mercury qui sont rapidement oubliés, « I Am a Bird Now » continue d’être redécouvert, de trouver de nouveaux auditeurs. Sa singularité le protège de la mode et lui garantit une longévité que les albums plus commerciaux n’ont pas.
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