2000 Album

Antony and the Johnsons

par ANTONY AND THE JOHNSONS

4,0

Avant la reconnaissance mondiale et le Mercury Prize, il y eut ce premier disque confidentiel, paru en 2000, où une voix comme on n’en avait jamais entendu se présentait au monde. Le premier album d’Antony and the Johnsons est un objet fragile et radical, le début d’une des aventures vocales les plus singulières de notre siècle.

Une voix venue d’ailleurs

Antony, qui se fait aujourd’hui appeler Anohni, vient de la scène performance de l’East Village new-yorkais, marquée par le théâtre, le cabaret et l’avant-garde. Sa voix, tremblante, vibratile, suspendue entre les genres, semble porter en elle un siècle de chanteuses de soul et de divas tragiques. On pense à Nina Simone, à Otis Redding, à Marc Almond, à Klaus Nomi, sans qu’aucune comparaison ne suffise vraiment.

L’album paraît d’abord sur Durtro, le label de David Tibet, figure de la musique expérimentale anglaise qui fut l’un des premiers à reconnaître ce talent. Il faudra attendre la réédition par Secretly Canadian, quelques années plus tard, pour que ce disque trouve enfin un public plus large, porté par le succès de l’album suivant.

Cripple and the Starfish et la beauté blessée

« Cripple and the Starfish » ouvre le disque et en donne immédiatement la tonalité : un piano de chambre, des cordes discrètes, et cette voix qui chante la dépendance amoureuse, la blessure et la transformation avec une intensité presque insoutenable. « Twilight », « Hitler in My Heart », « Atrocities » explorent des territoires de douleur intime et de métamorphose, traversés d’images de corps, de désir et de mue.

La musique, baroque et dépouillée à la fois, refuse toute mode. Pas de rythmiques modernes, pas de production tape-à-l’oeil, seulement des arrangements de chambre qui laissent toute la place à l’émotion. C’est un disque de cabaret pour les âmes en exil, une oeuvre qui parle de marges et d’identités au moment précis où la pop mainstream n’osait pas encore les nommer.

Antony vient de la scène théâtrale et performative de New York, des nuits du Blacklips Performance Cult où se croisaient drag, art contemporain et chanson dramatique. Cette origine se sent dans chaque morceau, conçu moins comme une chanson pop que comme un tableau vivant, une confession mise en scène. La voix, instrument central et bouleversant, semble pleurer et prier en même temps, héritière des grandes chanteuses de soul autant que des divas tragiques de l’opéra. Rien dans la musique de l’an 2000 ne ressemblait à cela, et c’est précisément cette étrangeté assumée qui allait, peu à peu, conquérir le coeur des esprits les plus exigeants.

Antony and the Johnsons sur scene
Antony, devenu Anohni, l’une des voix les plus singulieres et bouleversantes de sa generation

Le premier pas d’une oeuvre majeure

Avec le recul, ce premier album apparaît comme la fondation d’une oeuvre qui allait marquer profondément la musique des années 2000 et au delà. L’album suivant, « I Am a Bird Now », remportera le prestigieux Mercury Prize et réunira autour de cette voix des admirateurs aussi divers que Lou Reed, Boy George et Rufus Wainwright.

Mais c’est ici, dans ce premier disque presque secret, que tout commence. On y entend une artiste qui ne ressemble à personne, qui transforme la fragilité en force et la douleur en beauté pure. Écouter ce premier album aujourd’hui, c’est assister à l’éclosion d’un talent que rien ni personne ne pouvait préparer, et comprendre pourquoi cette voix a fini par s’imposer comme l’une des plus essentielles de son époque.

— Discographie —

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La note des passionnés

4,0 /5

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