They Go to the Woods, HERMAN DUNE (2001) : des Parisiens chez les Americains
Voici l’un des secrets les mieux gardes du rock independant du debut des annees 2000 : un groupe francais, base a Paris, chantant en anglais un folk lo-fi aussi erudit que bricole, et adopte par les puristes de l’antifolk americain. Herman Dune, mene par deux freres, publie en 2001 They Go to the Woods, disque deroutant et attachant paru sur le label americain Shrimper. Une oeuvre singuliere, a la croisee de Paris et de New York, du folk de chambre et de l’esprit do-it-yourself le plus radical.
Une affaire de famille
A l’origine de Herman Dune, il y a deux freres : David-Ivar et Andre Herman Dune, accompagnes au debut par le batteur Ome. Le groupe se forme a Paris a la fin des annees 90, mais chante exclusivement en anglais, dans la grande tradition du folk americain. Cette identite paradoxale, des Parisiens jouant une musique profondement americaine, fait toute la singularite de la formation. Loin des codes de la chanson francaise, les freres puisent leur inspiration chez les songwriters d’outre-Atlantique, dans le folk acoustique et le rock de chambre le plus intimiste.
L’esprit antifolk
Herman Dune s’inscrit dans la mouvance dite antifolk, ce courant ne a New York en reaction au folk trop sage et institutionnalise. L’antifolk, c’est le folk debarrasse de son serieux, mele d’humour, d’autoderision, d’une energie punk et d’une esthetique volontairement lo-fi. Les freres parisiens en epousent parfaitement l’esprit : textes malins et litteraires, arrangements depouilles, production rugueuse, refus de toute esbroufe. Cette parente spirituelle avec la scene new-yorkaise, celle des Moldy Peaches ou de Jeffrey Lewis, situe Herman Dune dans une internationale discrete du folk decale et sincere.
L’art du depouillement
They Go to the Woods cultive une esthetique du presque rien. Guitares acoustiques, voix parfois hesitantes, arrangements minimalistes : tout concourt a une intimite brute, sans fard. Cette pauvrete revendiquee des moyens n’a rien d’un handicap, au contraire : elle cree une proximite, une chaleur, une verite que les productions leches ne sauraient atteindre. On a l’impression d’ecouter des amis jouer dans un salon, de surprendre des chansons a peine ecloses. C’est tout le charme du lo-fi assume, cette beaute des imperfections et des fragilites laissees a nu.
Des textes en orfevre
Si la musique se fait modeste, les textes, eux, brillent par leur finesse. Herman Dune cultive un art de l’ecriture en anglais d’une richesse surprenante, mele de references litteraires, d’humour pince-sans-rire, d’observations du quotidien transfigurees. Les chansons racontent des histoires, dessinent des personnages, jouent avec les mots et les images. Ce soin apporte aux paroles distingue le groupe de bien des formations lo-fi, parfois plus attachees a l’atmosphere qu’au propos. Chez les freres parisiens, le verbe compte autant que la melodie, dans la grande tradition du songwriting anglo-saxon.
La benediction de John Peel
La consecration, pour un groupe aussi confidentiel, vint d’une figure tutelaire : John Peel, l’animateur legendaire de la BBC, decouvreur infatigable de talents, prit Herman Dune sous son aile et diffusa leur musique sur les ondes britanniques. Ce soutien d’un homme dont l’oreille faisait autorite dans tout le rock independant valut au groupe une reconnaissance precieuse aupres des connaisseurs. Etre adoube par Peel, c’etait entrer dans une famille prestigieuse, celle des artistes singuliers qu’il aimait defendre contre l’indifference generale. Une caution de poids pour ces Parisiens atypiques.
Le destin des freres
L’aventure des freres Herman Dune ne durera pas eternellement sous cette forme. En 2006, Andre quitte le groupe pour poursuivre sa route en solo sous le nom de Stanley Brinks, tandis que David-Ivar continue l’aventure Herman Dune, le trema disparaissant au passage. Cette separation marque la fin d’une epoque, celle des debuts fraternels et bricoles. Mais l’oeuvre commune, dont They Go to the Woods est un jalon precoce, demeure, temoignage d’une complicite creatrice rare et d’une vision musicale partagee. Chacun poursuivra ensuite sa propre quete, fidele a l’esprit des origines.
Paris vu d’Amerique
Il y a quelque chose de delicieusement paradoxal dans la trajectoire de Herman Dune. Voila un groupe profondement parisien, qui chante pourtant dans la langue et le style de l’Amerique, et qui finit edite par un label independant californien et soutenu par une radio britannique. Cette circulation internationale, cette identite a cheval sur plusieurs cultures, fait toute la modernite du groupe. A l’heure ou la mondialisation musicale s’accelere, les freres Herman Dune incarnent une nouvelle figure d’artiste, sans frontiere ni appartenance exclusive, citoyen d’une republique du folk qui ignore les passeports. Leur francite discrete, leur americanophilie revendiquee, se conjuguent en une formule unique, irreductible a toute case nationale.
Un tresor discret
Reecoutez They Go to the Woods et goûtez le charme de cette musique a contre-courant. A l’heure des productions formatees, Herman Dune rappelle qu’une chanson n’a besoin de presque rien pour toucher : une guitare, une voix, des mots justes et une sincerite a toute epreuve. Ces Parisiens qui chantaient l’Amerique avec un accent inimitable ont trace un sillon precieux, celui d’un folk libre, erudit et profondement attachant. Un disque pour amateurs de tresors discrets, de ces oeuvres qui ne paient pas de mine mais qu’on n’oublie plus une fois qu’on les a apprivoisees. Le secret merite d’etre partage.
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