2006 Album

Gulag Orkestar

par BEIRUT

4,0
Sortie 2006
Artiste BEIRUT
Genres indie pop · pop

En 2006, Zachary Condon a dix-neuf ans. Il vit a Albuquerque, Nouveau-Mexique, tres loin des Balkans, tres loin de Beyrouth dont il a emprunte le nom pour son projet, tres loin de tout ce qui ressemble a la scene musicale etablie. Et pourtant, dans sa chambre, avec du materiel modeste et une imagination debordante, il enregistre Gulag Orkestar – un album qui va faire l’effet d’une bombe dans les cercles de l’indie folk mondial. Trompette, ukulele, accordeon, flugelhorn : Condon assemble des instruments qui n’ont rien a faire ensemble dans la logique de l’indie rock americain, et il les fait chanter avec une conviction totale, une maturite emotionnelle qui depasse largement son age. La chose la plus etonnante avec Gulag Orkestar, c’est qu’il ne ressemble a rien d’autre. Il y a des influences reconnaissables – les fanfares des Balkans, Jacques Brel, Gogol Bordello a certains moments – mais le resultat est d’une originalite qui force le respect et l’admiration.

La Musique Balkanique comme Revelation Personnelle

Condon a decouvert la musique des fanfares balkanique par hasard, via des compilations Balkan Beat que des amis lui avaient passees. Ce choc esthetique a tout change dans sa maniere de concevoir la musique. Les fanfares de mariage serbes et macedoniennes, les rythmes asymetriques de la musique roumaine, les harmonies hurlantes des chanteurs bulgares – tout cela a operer en lui comme une revelation. Il n’avait jamais entrel dans une formation musicale classique, n’avait jamais appris la composition de facon academique. Il a appris la trompette sur le tas, l’ukulele par besoin, et toute une serie d’instruments a vent et a cordes par pure curiosite. Cette formation autodidacte est peut-etre ce qui lui a permis d’aller si loin dans l’appropriation de traditions musicales qui auraient pu l’intimider s’il les avait abordees de facon academique. Il ne sait pas que ca ne se fait pas, alors il le fait.

Les Chansons : Postcards depuis un Monde Imaginaire

Gulag Orkestar, le titre qui ouvre l’album, est une declaration d’intention : une fanfare funeste et magnifique qui evoque a la fois les marches funeraires de la Nouvelle-Orleans et les processions de village des pays de l’Est. Prenzlauerberg – du nom d’un quartier de Berlin – est une valse melancolique qui transporte l’auditeur dans une geographie europeenne a la fois precise et imaginaire. Brandenburg continue ce voyage fictif a travers une Europe du coeur plutot que de la carte. Postcards from Italy est peut-etre la chanson la plus connue de l’album – une lettre d’amour et de nostalgie adressee a un pays que Condon connait a travers ses reves autant qu’a travers ses voyages reels. Mount Wroclai et Rhineland completent cette geographie imaginaire avec une consistance stylistique qui temoigne de la maturite deja presente dans la demarche du jeune compositeur. Chaque chanson est une carte postale d’un endroit qui existe autant dans l’imagination que dans le monde reel.

La Voix de Condon : Un Instrument de Baryton Inimitable

Ce qui ancre toutes ces explorations instrumentales dans quelque chose de profondement humain, c’est la voix de Zachary Condon. Grave, chaude, avec ce vibrato particulier qui evoque les chanteurs de cabaret europeens du milieu du vingtieme siecle, elle porte une charge emotionnelle qui depasse la simple technique vocale. Condon chante avec la conviction d’un homme qui a vecu ce qu’il raconte, meme s’il n’a que dix-neuf ans. Il y a une maturite dans sa diction, une capacite a habiter les mots, qui rappelle parfois Jacques Brel dans ses grandes heures – ce desespoir joyeux, cette melancolie qui celebre ce qu’elle pleure. Pour un garcon du Nouveau-Mexique qui chante une musique balkano-europeenne depuis sa chambre, c’est un exploit vocal et emotionnel remarquable.

L’Impact et l’Heritage de Gulag Orkestar

L’impact de Gulag Orkestar sur la scene indie folk des annees 2000 et 2010 a ete considerable. Condon a ouvert une porte vers des musiques du monde que l’indie rock americain n’avait pas encore vraiment explorees – pas comme on explore des souvenirs exotiques, mais comme on entre dans une tradition etrangere avec respect et passion veritable. Des dizaines de groupes ont ensuite explore des territories similaires, croisant la tradition americana ou l’indie pop avec des sonorities folkloriques europeennes ou balkaniques. Mais peu l’ont fait avec la meme intensite naive et la meme originalite que Condon sur cet album inaugural. Gulag Orkestar reste, dix-neuf ans apres sa sortie, une oeuvre qui n’a pas vieilli – parce qu’elle n’appartient a aucun moment precis, a aucune mode particuliere, a aucun courant qui aurait depuis lors ete depasse. Ce disque enregistre dans une chambre d’Albuquerque par un adolescent amoureux des fanfares balkaniques et de Jacques Brel continue de trouver de nouveaux auditeurs a chaque generation – preuve que la musique la plus durable est toujours celle qui part d’une vision tellement personnelle qu’elle finit par toucher l’universel. Zachary Condon avait dix-neuf ans. Il avait deja tout compris de ce que signifie faire de l’art avec conviction et sans permission.

La note des passionnés

4,0 /5

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