Just Another Diamond Day, Vashti Bunyan (1970) : le chant de la route et du vent
Il existe dans l’histoire de la musique populaire quelques albums qui ont mis des decennies a trouver leur public et qui, une fois trouves, ont revolutionne la perception que ce public avait de ce qu’une chanson pouvait etre. Just Another Diamond Day de Vashti Bunyan est l’un des plus beaux de ces exemples. Enregistre en 1970, publie la meme annee avec le minimum de promotion et pratiquement aucune distribution, il disparait dans un silence presque total. Pendant trente ans, les seuls exemplaires en circulation sont des copies pirates, des photocopies de la pochette originale, les souvenirs de ceux qui l’ont entendu une fois sur une radio de nuit ou dans une salle de concert confidentielle. Et puis, dans les annees 2000, la scene freak folk americaine redcouvre Vashti Bunyan, et ce qui avait ete un whisper devient une revelation. Des centaines de milliers de gens decouvrent ce disque qui aurait du les accompagner depuis trente ans. Cette histoire n’est pas triste : elle est simplement particuliere, la preuve que certaines oeuvres arrivent avant leur heure et doivent attendre que le monde soit pret a les recevoir.
L’histoire de la creation de l’album est elle-meme un conte. Vashti Bunyan, nee en 1945, est une chanteuse folk londonienne qui a enregistre quelques singles sans succes dans les annees 60 avant de prendre une decision radicale. Elle part sur les routes de Grande-Bretagne avec son compagnon Robert Lewis, un cheval, une roulotte, et une guitare. Leur destination : les Hebrides, les iles du nord-ouest de l’Ecosse, ou le musicien Donovan possede une communaute. Le voyage dure deux ans. Pendant ce temps, Vashti Bunyan compose des chansons : des observations minuscules et precises de ce qu’elle voit en chemin, des oiseaux, des fleurs, des enfants, le changement des saisons, les rencontres avec les gens sur la route. Ces chansons constituent l’album.

Diamond Day et la beaute de l’imperceptible
« Diamond Day » est la chanson titre, et elle donne le ton de tout l’album : deux minutes de guitare acoustique, une voix douce et precise, et des paroles qui parlent d’un jour ordinaire avec une attention et une gratitude qui le rendent extraordinaire. « Jus’ a diamond day / Jus’ a bluebell day / With a daisy and a buttercup and a rose. » Ce n’est pas de la poesie compliquee. Ce n’est pas une metaphore elaborate. C’est la description directe d’un jour de printemps, vue par quelqu’un qui a appris a regarder les choses simples avec les yeux de quelqu’un qui ne les prend pas pour acquises. La beaute de cette chanson vient precisement de ce qu’elle ne cherche pas a etre belle. Elle est belle parce qu’elle est vraie.
Robert Kirby, qui a arrange les cordes sur le premier album de Nick Drake, fait de meme ici. Ses arrangements sont d’une discretion exemplaire : les cordes ne soutiennent pas seulement la voix, elles respirent avec elle, s’etendent quand elle s’etend, se retirent quand elle se retire. « Glow Worms » et « Trawlerman’s Song » montrent l’etendue musicale de l’album : de la pure folk acoustique a quelque chose de plus arrange et de plus orchestre, sans jamais perdre la qualite de presence immediate qui est la marque de fabrique de Vashti Bunyan. Joe Boyd, le producteur, qui avait deja produit Nick Drake et Fairport Convention, comprend que son role ici est d’effacer les traces de sa propre intervention et de laisser la musique parler d’elle-meme.
La redecovuerte de Vashti Bunyan par Devendra Banhart, Joanna Newsom et d’autres figures de la scene freak folk americaine du debut des annees 2000 est l’un des moments les plus touchants de l’histoire recente de la musique populaire. Ces artistes, en citant Bunyan comme influence fondatrice, lui ont rendu une place dans l’histoire qu’elle n’avait jamais occupee de son vivant de maniere consciente. Elle enregistrera un deuxieme album, Lookaftering, en 2005, trente-cinq ans apres le premier. La voix n’a pas change. La sensibilite n’a pas change. Seul le monde a change, et il est enfin pret a entendre ce qu’elle avait a dire. Cette histoire de redecovuerte tardive est aussi une lecon sur la nature de l’art : certaines oeuvres n’appartiennent pas au moment de leur creation mais a un futur qu’elles pressentent sans pouvoir le nommer.
Joe Boyd, le producteur americain installe a Londres, a joue dans la carriere de Vashti Bunyan un role semblable a celui qu’il a joue pour Nick Drake et pour d’autres artistes de la folk britannique des annees 70 : le role de quelqu’un qui comprend ce qu’un artiste fait avant que l’artiste lui-meme en soit entierement conscient, et qui cree les conditions pour que cette chose se realise pleinement. Sa production sur Just Another Diamond Day est un chef-d’oeuvre de transparence, un exemple de ce que la production peut etre quand elle se met entierement au service de la vision de l’artiste.
La carriere de Vashti Bunyan avant cet album merite qu’on s’y arrete pour comprendre la portee de la rupture que represente Just Another Diamond Day. Elle avait enregistre des singles pour Decca et pour d’autres labels dans les annees 60, des chansons pop de qualite qui n’ont pas trouve leur public, des productions trop polies qui ne correspondaient pas a ce qu’elle voulait vraiment faire. C’est Andrew Oldham, le manager des Rolling Stones, qui l’avait signee en 1965, convaincu de son potentiel commercial. La collaboration n’a rien produit de memorable parce que le cadre commercial qu’Oldham proposait etait radicalement incompatible avec la sensibilite artistique de Bunyan. Elle n’etait pas une chanteuse pop dans le sens que le marche du milieu des annees 60 donnait a ce terme. Elle etait quelque chose de plus singulier et de plus difficile a categoriser : une poete sonore, une observatrice minutieuse du monde naturel, une artiste dont la vision ne pouvait s’exprimer que dans la forme la plus intime et la plus depouilllee. Le voyage a cheval vers les Hebrides n’est pas une fuite du marche musical. C’est une recherche de la liberte artistique necessaire pour faire ce qu’elle avait a faire.
L’aspect musical le plus etonnant de cet album est sa coherence d’intention a travers une diversite de situations et d’instruments. Certaines chansons sont enregistrees avec des arrangements de cordes apportes par Robert Kirby. D’autres sont pratiquement nues, juste une voix et une guitare acoustique. D’autres encore impliquent des musiciens supplementaires qui apportent des textures discretes. Et pourtant, l’album sonne comme un tout homogene, comme si toutes ces variations n’etaient que differentes manieres d’exprimer la meme vision fondamentale. Cette coherence vient de Bunyan elle-meme, de la specificite et de la constance de son regard sur le monde, de sa facon d’ecouter les sons de la nature avec la meme attention qu’elle accorde aux notes de sa guitare.
« Vashti Bunyan a enregistre l’album le plus doux et le plus vrai que j’aie jamais entendu. Diamond Day est la chanson qui m’a appris ce que la folk pouvait etre. » (Devendra Banhart)
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