I Hear a New World- An Outer Space Music Fantasy
par Joe MEEK
Il existe des disques qui ne sonnent pas de leur époque. Ils sonnent d’ailleurs. D’un futur qui n’a pas encore eu lieu, ou d’une planète que personne n’a encore visitée. I Hear a New World de Joe Meek est de ceux-là. Sorti, à peine, confidentiellement, en 1960, dans une Angleterre encore engoncée dans ses tweeds d’après-guerre, cet objet sonore non identifié a tout simplement inventé la musique de l’espace avant que quiconque n’ose y penser. Bienvenue dans le monde de Joe Meek, génie dérangé, sorcier du son, visionnaire maudit.
Genèse d’un rêve orbital
Nous sommes en 1959. La guerre froide fait rage, Spoutnik tourne depuis deux ans autour de la Terre, et l’humanité lève les yeux vers les étoiles avec un mélange d’effroi et de fascination. Dans sa cave de Holland Park, à Londres, un jeune technicien du son du nom de Robert George Meek, Joe pour les intimes, est en train de devenir fou. Pas d’une folie ordinaire : d’une folie créatrice, dévorante, visionnaire.
Joe Meek n’est pas comme les autres. À une époque où les producteurs anglais enregistrent sagement dans des studios institutionnels avec des ingénieurs en cravate, lui bricole ses propres équipements, retourne des magnétophones, crée des effets sonores avec des passoires, des bouteilles de lait et des circuits court-circuités. Il rêve de cosmos, de Martiens, de vallées lunaires peuplées de créatures étranges.
I Hear a New World est sa vision : un album-concept de musique spatiale, enregistré avec un groupe de jeunes Londoniens rebaptisés The Blue Men. L’idée est simple et délirante à la fois, construire, avec les moyens du bord, une bande-son pour l’exploration extraterrestre. Triumph Records accepte d’en presser un EP de quatre titres. Seulement 99 exemplaires, envoyés en promo aux stations de radio. C’est tout. Le reste dormira dans les cartons jusqu’en 1991.

Les morceaux phares : voyage en territoire inconnu
Mets le casque. Ferme les yeux. Et laisse-toi emporter.
« I Hear a New World », le titre éponyme, t’accueille avec une basse qui fait des ronds dans l’eau cosmique, des voix filtrées jusqu’à l’étrangeté, une batterie qui semble rebondir sur la surface de la Lune. C’est du rock’n’roll défiguré par la chambre d’écho, transformé en quelque chose qui n’a pas encore de nom en 1960.
« Entry of the Globbots »les Globbots ! Meek invente ses propres extraterrestres, leur donne un nom, leur compose un thème. C’est kitsch, c’est magnifique, c’est du génie pur. « Valley of the Saroos » descend dans des gorges aliénigènes où des créatures indéfinissables murmurent entre deux nappes de synthétiseur primitif. « Orbit Around the Moon » te fait tourner lentement autour de notre satellite, bercé par des cordes étranges et des percussions qui semblent venir de nulle part.
Et puis il y a « Magnetic Field », cette pièce hypnotique où Meek semble avoir capturé les ondes électromagnétiques de l’ionosphère pour les passer à la moulinette de son génie acoustique. En 1960, personne au monde ne faisait ça. Personne.
« Je voulais créer une image en musique de ce qui pourrait exister là-haut, dans l’espace. »
Joe Meek, à propos de I Hear a New World
Dans les coulisses : le laboratoire de l’impossible
Comment fait-on de la musique spatiale en 1959 avec un budget de misère et pas d’ordinateur ? On se débrouille. On invente. On souffre et on crée.
Joe Meek enregistre d’abord aux Lansdowne Studios, l’un des rares endroits où la stéréophonie commence à pointer le bout de son nez en Angleterre. Mais les sessions les plus folles ont lieu chez lui, dans son appartement de Holland Park, transformé en laboratoire sonore clandestin. Il place des micros dans les toilettes pour capturer la réverbération naturelle. Il fait bouillonner de l’eau, vider des éviers, crépiter des circuits électriques pour obtenir ses effets sonores. Il soumet les voix à des traitements que les ingénieurs professionnels considèrent comme de la folie pure.
Les Blue Men, ces musiciens recrutés dans un groupe de skiffle du West London rebaptisé pour l’occasion, ne comprennent pas toujours ce que leur demande ce producteur excentrique. Mais ils jouent. Ils obéissent à ce génie maniaque qui entend dans sa tête des sons que les instruments de l’époque ne savent pas encore produire.
Triumph Records s’effondre financièrement avant que l’album complet puisse voir le jour. Meek continuera sa carrière, Telstar sera son autre coup de génie planétaire en 1962, mais I Hear a New World restera son chef-d’œuvre secret, sa bouteille à la mer cosmique, son message aux générations futures.
L’héritage : le prophète qu’on n’écoutait pas
En 1991, RPM Records exhume enfin le projet complet. Et là, stupéfaction : les oreilles formées par trente ans de pop psychédélique, de krautrock, d’ambient et de musique électronique reconnaissent immédiatement leur ancêtre. The Wire classe l’album parmi les « 100 disques qui ont mis le feu au monde (quand personne n’écoutait) » en 1998. C’est exactement ça.
Joe Meek a influencé des générations d’artistes sans qu’ils le sachent, des Beach Boys aux Beatles (qui l’ont approché pour qu’il produise leurs débuts ; il a refusé, trop occupé à réinventer la musique dans sa cave), de Brian Eno à Daft Punk. Chaque fois qu’un producteur joue avec l’espace, la réverbération, les sons concrets dans la pop, c’est un peu de l’ADN de Meek qui circule.
L’histoire de Joe Meek finira tragiquement, il abattra sa logeuse puis se suicidera le 3 février 1967, exactement huit ans après la mort de Buddy Holly, mais son oeuvre sonore restera. I Hear a New World est ce disque rare qui sonne aussi frais en 2024 qu’il devait sonner hallucinant en 1960 : un vaisseau spatial fait de vinyle et d’imagination, lancé depuis une cave londonienne vers les étoiles.
Si tu ne connais pas encore, prépare-toi. Ton rapport au son va changer.
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