« I Can Tell » par les Grass Roots (1967) : Le Génie Discret du Pop Américain
1967, l’été de l’amour, Sgt. Pepper, la guerre du Vietnam, les émeutes raciales, le flower power. Et au milieu de toute cette fureur créatrice et sociale, un groupe de Los Angeles appelé les Grass Roots sort un album intitulé Let’s Live for Today, contenant le single Where Were You When I Needed You et l’irrésistible énergie pop de I Can Tell. Personne n’en parle aujourd’hui. C’est une honte. Permettez-moi de réparer cette injustice.
![]()
Les Grass Roots, c’est une histoire typiquement américaine, c’est-à-dire une histoire de manipulation, de talent, d’industrie musicale et de succès malgré tout. Au départ, le nom est utilisé par P.F. Sloan et Steve Barri, deux producteurs/songwriters de Los Angeles, pour sortir des singles sans vraiment avoir de groupe derrière. Quand les singles commencent à marcher, il faut bien trouver de vrais musiciens pour les soutenir. La formation définitive se constitue autour de Rob Grill, chanteur au timbre chaleureux et commercial, et de Warren Entner, guitariste aux riffs accrocheurs. C’est de l’artisanat pop de haute précision, et je dis ça sans la moindre condescendance.
L’Art de la Chanson Pop Parfaite
Ce que les Grass Roots font mieux que presque tout le monde en 1967, c’est synthétiser. Ils prennent le British Invasion, ils le passent au soleil californien, ils y ajoutent une touche de soul, une pointe de folk, et ils fabriquent des chansons qui sonnent exactement comme l’époque mais qui durent plus longtemps qu’elle. Let’s Live for Today, leur plus grand hit de cette période, est adaptée d’une chanson italienne, Piangi con me du Rokes. L’Amérique qui s’approprie l’Europe qui elle-même s’était appropriée le rock’n’roll américain. Le grand cycle de la musique populaire.
« Nous voulions faire des chansons que les gens puissent fredonner le lendemain matin. C’est plus difficile qu’il n’y paraît. » – Rob Grill, interview à Billboard Magazine, 1969
Le fun fact méconnu sur les Grass Roots : leur nom avait déjà été utilisé par un groupe de San Francisco qui serait bientôt connu sous le nom de Lovin’ Spoonful. Quand les producteurs Sloan et Barri ont cherché ce nom dans les registres, ils n’ont pas trouvé de copyright officiel. Ils l’ont pris. Le rock and roll est aussi une histoire de noms volés et de marchés conclus dans des bureaux avec vue sur Sunset Boulevard.
La particularité de l’album de 1967, c’est qu’il capture les Grass Roots dans leur moment de transformation. Ils ne sont plus un concept de studio, ils ne sont pas encore le machine à hits qu’ils deviendront entre 1969 et 1972 avec une série de singles tous plus parfaits les uns que les autres. Ils sont en train de trouver leur voix, leur son, leur identité. Et cette hésitation créative, paradoxalement, produit des moments d’une fraîcheur extraordinaire.
Il faut replacer les Grass Roots dans leur contexte géographique et industriel pour les comprendre vraiment. Los Angeles 1967, ce n’est pas San Francisco. Il n’y a pas d’Acid Tests, pas de Grateful Dead, pas de Jefferson Airplane. Il y a des studios d’enregistrement impeccables sur Sunset Strip, des producteurs qui pensent en termes de singles radio et de royalties, des managers en costumes qui regardent les charts chaque mardi matin. C’est une musique capitaliste dans le meilleur sens du terme : elle cherche à plaire, à séduire, à embrasser le plus grand nombre. Et elle y réussit.
La Défense du Pop Commercial
Ici, j’assume une position controversée, et je l’assume pleinement : la pop commerciale de 1967 mérite le même respect critique que le rock psychédélique de San Francisco. Oui, les Grass Roots travaillaient pour des producteurs qui voulaient des hits. Oui, leurs chansons étaient conçues pour passer à la radio. Oui, ils ne prenaient pas d’acide en studio et ne cherchaient pas à dépasser les limites de la conscience humaine. Et alors ? Mozart travaillait pour des commanditaires. Bach composait pour l’église. La contrainte formelle n’a jamais empêché le génie de s’exprimer.
Rob Grill, mort en 2011 d’une longue maladie, était un chanteur extraordinairement sous-estimé. Son timbre chaud, légèrement éraillé, sa capacité à convaincre dans les refrains sans jamais forcer, sa façon de phraser les syllabes comme si chaque mot comptait : voilà des qualités qu’on s’arrête rarement à analyser parce qu’elles semblent naturelles, évidentes, données. Mais rien n’est donné dans la musique. Tout se travaille, tout se construit. Et Rob Grill avait construit quelque chose de solide.
Les harmonies vocales sur cet album rappellent ce que les Beach Boys faisaient deux ans plus tôt, avant que Brian Wilson ne perde pied dans la folie géniale de Smile. Il y a cette même obsession pour l’accord parfait, pour la voix qui complète la voix, pour le mur sonore qui embrasse l’auditeur plutôt que de l’agresser. C’est une musique confortable, oui. Mais la confort peut être une forme d’ambition.
En 1967, pendant que les critiques s’extasiaient sur le Summer of Love et ses excès psychédéliques, les Grass Roots vendaient des disques par millions à des Américains qui aimaient la musique sans forcément vouloir remettre en question l’ordre cosmique. Ces millions d’Américains avaient raison, à leur façon. La musique n’a pas toujours besoin d’être une révolution pour être nécessaire. Parfois, une chanson pop parfaite, avec ses trois minutes de bonheur manufacturé mais sincère, est exactement ce dont le monde a besoin. Les Grass Roots le savaient. Et moi, cinquante-huit ans plus tard, je leur dis enfin merci.
La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration
