La métisse qui voyait le futur
Neneh Cherry n’a jamais marché droit, et c’est tant mieux. Belle-fille du trompettiste de jazz Don Cherry, élevée entre la Suède, l’Afrique et les clubs londoniens, elle incarne dès ses débuts un cosmopolitisme qui semble couler dans ses veines. Après le coup d’éclat de « Raw Like Sushi » et son hymne « Buffalo Stance », on l’attendait au tournant. En 1992, avec « Homebrew », elle choisit la sortie de route plutôt que l’autoroute du succès.
Ce deuxième album est un objet curieux, hybride, en avance sur son temps. Là où l’industrie réclamait un nouveau tube facile, Neneh Cherry préfère explorer les marges, brouiller les genres, fabriquer une musique qui ressemble à sa propre identité : impossible à ranger dans une case.
Les prémices du trip-hop
Écoutez « Homebrew » aujourd’hui et vous y entendrez le futur de Bristol. Les rythmiques ralenties, les ambiances cotonneuses, ce mariage du hip-hop et de la mélancolie : tout cela annonce la révolution trip-hop qui éclatera quelques mois plus tard. Et ce n’est pas un hasard, puisque Geoff Barrow, futur cerveau de Portishead, traîne ses guêtres dans les coulisses de la production.
Neneh Cherry était donc là, à la croisée des chemins, au moment précis où la musique anglaise basculait. Elle n’a pas inventé le trip-hop, mais elle en a respiré l’air avant tout le monde. Ce flair, cette intuition du virage à venir, font d’elle bien plus qu’une chanteuse pop : une vigie.
Des invités venus du rock
Pour brouiller davantage les pistes, la dame s’entoure d’invités improbables. Michael Stipe, le chanteur de R.E.M., pose sa voix fragile sur « Money Love » et « Trout », apportant une touche rock inattendue à cet univers électronique. La rencontre fonctionne par la grâce du contraste : la nonchalance de Stipe épouse à merveille les beats syncopés.
Ces collaborations disent l’ambition de l’album : refuser les frontières, faire dialoguer les mondes. Le rock alternatif et le groove urbain s’y donnent rendez-vous comme de vieux amis qui auraient enfin trouvé le temps de discuter. C’est généreux, curieux, profondément ouvert.
Un échec qui ressemble à une victoire
Commercialement, « Homebrew » déçoit. Le grand public, qui attendait un « Buffalo Stance » bis, ne suit pas la chanteuse dans ses errances stylistiques. Le disque se vend mollement, et certains crient à l’erreur de parcours. C’est mal comprendre la trajectoire de cette artiste qui n’a jamais voulu plaire à tout prix.
Car les disques mal-aimés à leur sortie sont parfois ceux qui vieillissent le mieux. « Homebrew » appartient à cette catégorie noble des albums incompris, redécouverts plus tard par des oreilles enfin prêtes. Son relatif insuccès est presque un gage d’authenticité : Neneh Cherry a suivi son instinct plutôt que les sondages.
Une voix de femme libre
Au-delà des questions de production et de style, « Homebrew » est avant tout l’affirmation d’une personnalité. Neneh Cherry y parle de maternité, d’amour, de société, avec un franc-parler qui tranche avec les conventions de la pop féminine de l’époque. Elle ne joue pas un rôle, elle se raconte.
Cette sincérité irrigue tout le disque. On sent une femme qui prend les commandes de sa propre image, qui refuse d’être réduite à un physique ou à un tube. Bien avant que ce ne devienne un slogan, Neneh Cherry incarnait une certaine idée de l’émancipation, faite de talent et d’intransigeance.
L’héritage d’un disque visionnaire
Trente ans plus tard, « Homebrew » apparaît pour ce qu’il est : un maillon essentiel dans la chaîne qui mène de la pop des années quatre-vingt aux musiques urbaines mélancoliques de la décennie suivante. Les artistes qui mélangent aujourd’hui les genres sans complexe ont une dette envers cette pionnière.
Il faut donc rendre justice à ce deuxième album mal compris. Loin d’être un faux pas, il témoigne du courage d’une créatrice qui préférait défricher l’avenir plutôt que de capitaliser sur son passé. « Homebrew », ou l’art de perdre une bataille commerciale pour gagner une guerre artistique.
Une cosmopolite avant l’heure
Bien avant que le métissage musical ne devienne un argument marketing, Neneh Cherry l’incarnait dans sa chair et dans son art. Fille spirituelle d’un jazzman aventureux, nourrie de cultures multiples, elle mélange les influences avec un naturel confondant. « Homebrew » est le miroir sonore de cette identité plurielle, refusant de choisir entre les mondes pour mieux les réunir tous.
Cette ouverture, presque programmatique, fait de l’album un manifeste discret de tolérance et de curiosité. Là où tant d’artistes se contentent de recycler une recette, Neneh Cherry brasse, croise, expérimente, quitte à dérouter. Son audace n’a pas toujours été récompensée commercialement, mais elle a tracé une voie que beaucoup emprunteront ensuite. C’est le propre des véritables pionnières : ouvrir des chemins que d’autres baliseront, et accepter de marcher seule tant que l’horizon n’a pas rejoint la foule.
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