Sortie 1968
Artiste GUN

Gun, Gun (1968) : La naissance d’un géant du hard rock britannique et du premier Roger Dean

Septembre 1968. Londres est en ébullition. Dans les clubs enfumés de la capitale britannique, une nouvelle vague de groupes tente de pousser le volume encore plus fort, encore plus loin. Les Beatles viennent de publier le Livre Blanc, Cream est en train d’exploser, et dans l’arrière-salle d’un club de jazz de Soho, un dessinateur inconnu du nom de Roger Dean feuillette son carnet d’esquisses devant un manager de groupe qui vient d’avoir un hit. Cette rencontre fortuite entre deux destinées va donner naissance à l’une des pochettes les plus remarquables de l’année 1968 et marquer le début de l’une des carrières artistiques les plus emblématiques du rock progressif.

Pochette de l'album Gun de Gun (1968), premier artwork de Roger Dean

Le trio de feu : les frères Gurvitz et leur Blues de Plomb

Gun, c’est d’abord l’histoire de deux frères nés dans l’East End londonien : Paul Gurvitz à la basse et Adrian Gurvitz à la guitare. Avec Louie Farrell à la batterie, ils forment un power trio qui va redéfinir les contours du rock psychédélique british. Signés sur CBS Records au début de l’année 1968, les trois musiciens disposent d’un capital créatif impressionnant et d’une ambition qui les pousse naturellement vers les scènes les plus aventureuses de l’époque.

Le groupe devient une attraction régulière de l’UFO Club, temple londonien de la psychédélie où ils partagent l’affiche avec Pink Floyd, The Crazy World of Arthur Brown et Tomorrow. Ces nuits à l’UFO forgent leur son : heavy, hypnotique, traversé d’éclairs de guitare qui doivent autant au blues américain qu’à l’expérimentation britannique. Adrian Gurvitz, qui n’a pas vingt ans, développe déjà un style de jeu d’une précision redoutable, ses riffs portant en eux les germes du heavy metal qui allait éclore quelques années plus tard.

L’album éponyme, publié à l’automne 1968, s’ouvre sur « Race with the Devil », un morceau qui va devenir instantanément légendaire. Sorti en single en octobre, il monte jusqu’à la huitième place du UK Singles Chart, atteignant même le numéro un dans de nombreux territoires britanniques en mars 1969. Le morceau est un concentré de tout ce que le groupe peut faire : une ligne de basse obsédante, une batterie martelée avec une précision militaire, et une guitare qui serpente entre les deux comme une flamme qu’on ne peut pas attraper. AllMusic le décrira des décennies plus tard comme un exemple parfait de « proto-métal à saveur psychédélique », une définition qui aurait sûrement amusé les trois intéressés à l’époque.

Mais si l’album Gun reste dans l’histoire de la musique, c’est aussi et surtout pour une raison visuelle. La rencontre entre Jimmy Parsons, le manager du groupe, et Roger Dean dans l’arrière-salle de Ronnie Scott’s, le célèbre club de jazz londonien, constitue un de ces moments charnières dont l’industrie musicale est friande. Dean, qui avait étudié le design de mobilier au Royal College of Art, avait un carnet rempli de dessins que Parsons remarqua. Il lui demanda si Dean pouvait reproduire un dessin particulier pour la pochette du disque. Ce que Dean ne savait pas encore, c’est que cette commande allait lancer sa carrière et qu’il créerait bientôt les visuels les plus reconnaissables du rock progressif, notamment pour Yes.

« Cette pochette pour Gun a tout changé pour moi. Je ne m’attendais pas à ce que ça devienne une carrière. Je voulais juste faire quelque chose d’intéressant. » Roger Dean, sur ses débuts dans l’industrie musicale

L’histoire des frères Gurvitz ne s’arrête pas là. Après la dissolution de Gun, ils formeront Three Man Army en 1971, puis s’associeront au batteur légendaire Ginger Baker pour former le Baker Gurvitz Army, un autre chapitre fascinant de la saga familiale. Adrian Gurvitz connaîtra une nouvelle vie en tant que compositeur et producteur pop dans les années quatre-vingt, mais rien ne capturera jamais la fougue brute, l’innocence électrique de cet album de 1968, enregistré par trois jeunes musiciens qui ne savaient pas encore ce qu’ils étaient en train de créer.

Aujourd’hui, l’album Gun occupe une place de choix dans les bacs des collectionneurs spécialisés. Le pressage original sur CBS est devenu un objet de convoitise, et la réédition sur Real Gone Music publiée en 2019 a permis à une nouvelle génération de découvrir ce trésor caché de la scène britannique de 1968. La pochette de Roger Dean, dans toute sa beauté démoniaque, continue de fasciner les amateurs d’art rock. Et « Race with the Devil » continue de sonner, cinquante-six ans après, comme une promesse tenue, comme le hurlement primitif d’une époque qui croyait encore que tout était possible.

La note des passionnés

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