1964 Album

First R&B Festival

par The STEAMPACKET

4,0
Sortie 1964

Le Premier Supergroupe de l’Histoire : Genèse et Contexte

Londres, 1964. Le Marquee Club de Wardour Street est le centre de l’univers pour quiconque aime le blues et le rhythm and blues dans leur forme la plus brûlante, la plus authentique. C’est là que se retrouvent les musiciens qui allaient forger la légende du rock britannique, les Yardbirds, les Rolling Stones, les Zoot Money’s Big Roll Band. Et c’est là que naît, presque par accident, une formation dont le nom ne vous dira peut-être rien mais dont les membres vous feront bondir de votre chaise.

The Steampacket. Un groupe. Long John Baldry au chant, ce géant roux de deux mètres dont la voix de baryton faisait trembler les murs. Rod Stewart au chant, ce gamin de Highgate au cheveu blond et à la voix éraillée qui fumait déjà comme une locomotive. Julie Driscoll au chant, cette jeune femme d’une beauté saisissante qui allait devenir l’une des plus grandes voix du jazz-rock anglais. Brian Auger à l’orgue Hammond, ce pianiste prodige qui avait découvert les possibilités infinies du Hammond B3 et en avait fait une arme sonique.

Long John Baldry, chanteur de blues britannique et leader du Steampacket
Long John Baldry, figure centrale du blues britannique des années 1960

First R&B Festival est une captation de cette formation explosive dans son contexte naturel, le circuit des festivals et des clubs britanniques de 1964. Ce n’est pas un album de studio policé : c’est de la chair, du sang, de la sueur.

Les Morceaux Phares : Le Blues Avant la Gloire

Ce qui rend First R&B Festival fascinant, c’est qu’on y entend des artistes au seuil de leur destinée. Rod Stewart n’est pas encore Rod Stewart, le sex-symbol platiné, l’auteur de Maggie May, la star mondiale avec ses tenues léopard. Il est encore ce gamin qui a tout à prouver, qui chante avec cette voix déchirée qu’on dirait avoir été rachetée au diable à un carrefour du Mississippi.

Rod Stewart au début des années 1970, peu après ses débuts avec le Steampacket
Rod Stewart au début de sa carrière solo, photographié par Allan Warren

Le répertoire puise dans le meilleur du blues américain, les standards de Muddy Waters, de Sonny Boy Williamson, de Robert Johnson. Ces chansons traversent l’Atlantique et sont réinterprétées par une bande de jeunes Anglais qui les aiment avec une passion que leurs créateurs américains ne soupçonnaient peut-être pas.

Long John Baldry apporte sa classe naturelle, cet homme avait une présence scénique qui faisait de chaque salle un temple du blues. Brian Auger transforme son Hammond en une conversation permanente avec les chanteurs, il répond, il anticipe, il provoque. Et Julie Driscoll, dont la carrière en solo et plus tard avec l’organiste Trinity allait être brève mais fulgurante, apporte une couleur vocale qui contraste magnifiquement avec les tessitures masculines.

« Le Steampacket, c’était trois voix et un orgue contre le reste du monde. Long John Baldry vous regardait de ses deux mètres avec une bienveillance absolue et une maîtrise totale, il savait exactement ce qu’il était en train de faire à votre cerveau. »

La présence des Yardbirds sur certaines sessions du festival, avec un Eric Clapton alors au sommet de sa virtuosité pré-Cream, et l’apparition de Sonny Boy Williamson II en personne, le vrai bluesman américain venu prouver aux Anglais qu’ils avaient encore des leçons à prendre, confèrent à ces enregistrements une valeur documentaire irremplaçable.

Coulisses : Des Démos au Document Historique

Les enregistrements du Steampacket n’étaient pas destinés à être publiés. Ils constituaient des maquettes de travail, des preuves de vie enregistrées au magnétophone pour convaincre les promoteurs de bookings et les organisateurs de festivals de la valeur du groupe. Cette modestie d’intention originelle est aujourd’hui une bénédiction : ces enregistrements bruts, capturés sans filet et sans post-production sophistiquée, respirent l’authenticité.

Le groupe ne dura que quelques mois sous cette forme. Les ambitions individuelles étaient trop grandes, les personnalités trop affirmées pour coexister longtemps. Rod Stewart allait bientôt partir rejoindre Jeff Beck, puis ronger son frein avant l’explosion finale. Brian Auger allait former Trinity avec Julie Driscoll et créer de la musique plus expérimentale. Long John Baldry allait continuer sa route de vétéran respecté du blues anglais.

Mais pendant ces quelques mois, ces quelques concerts, ces quelques sessions, il s’est passé quelque chose d’irréductible. Une alchimie. Cette chose inexplicable qui se produit quand les bons musiciens se retrouvent au bon moment et décident, collectivement, de tout donner.

L’Héritage : Le Maillon Manquant du Rock Britannique

On parle des Beatles, des Stones, des Kinks, des Who. On oublie parfois de mentionner cette génération de bluesmen britanniques qui ont fait le travail de défriche, qui ont importé le blues américain, l’ont digéré, l’ont transformé en quelque chose de nouveau, et ont ainsi préparé le terrain pour tout le reste. Le Steampacket fait partie de cette génération héroïque et méconnue.

L’importance de cet album tient en partie à ce qu’il révèle sur les origines d’artistes que le monde entier allait bientôt adorer. Entendre Rod Stewart en 1964, avant la gloire et les cheveux platine, c’est comprendre d’où vient cette voix unique, du blues, de la misère consentie, du plaisir physique de chanter des histoires vraies.

Long John Baldry, dont le rôle de mentor de Rod Stewart et d’Elton John est maintenant bien documenté, mérite une redécouverte urgente. C’était l’un des plus grands chanteurs de blues de sa génération, un homme qui avait tout sacrifié à une musique qu’il aimait absolument, et dont l’influence se mesure non pas à ses propres ventes de disques mais à la qualité des artistes qu’il a formés.

First R&B Festival est un document d’archéologie rock, imparfait, précieux, irremplaçable. La preuve sonore que le rock britannique ne naît pas de nulle part en 1964, mais qu’il est le fruit d’une passion authentique pour la musique noire américaine, transmise de génération en génération avec une fidélité qui force le respect.

La note des passionnés

4,0 /5

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