1965 Album

Eve of Destruction

par Barry McGUIRE

4,0
Sortie 1965
Genres folk rock

La bombe qui a fait exploser les charts

Été 1965. L’Amérique brûle. Les corps reviennent du Vietnam dans des sacs en plastique, les émeutes de Watts transforment Los Angeles en champ de bataille, et un certain Barry McGuire, ex-membre des New Christy Minstrels, entre en studio le 15 juillet avec une feuille de paroles froissée et une voix qui semble avoir grandi dans un désert de graviers. Ce jour-là, derrière les micros du studio de Los Angeles, la Wrecking Crew au complet: Hal Blaine à la batterie, Larry Knechtel aux claviers, Tommy Tedesco à la guitare. Un seul essai. Une seule prise pour la voix, les paroles encore griffonnées sur le papier. Le résultat: « Eve of Destruction », la chanson de protestation la plus déflagrante de la décennie.

L’auteur, c’est P.F. Sloan, un gamin de dix-neuf ans qui a composé ce brûlot au printemps 1964, dans un état qu’il décrira plus tard comme une transe. Sloan noircit des pages et des pages, les mots sortent comme de la lave: le Vietnam, les droits civiques, la bombe atomique, la stupidité de l’humanité civilisée. Le refrain sonne comme un marteau: « And you tell me over and over and over again my friend, you don’t believe we’re on the eve of destruction. »

La fuite, le scandale, le sommet

L’histoire aurait pu s’arrêter là, dans les archives poussiéreuses d’une major. Mais une copie de travail, brute et encore inachevée, fuite chez un DJ de Los Angeles qui commence à la diffuser. La réaction du public est immédiate, viscérale. Dunhill Records n’a plus le choix: on sort le single en urgence. Fin septembre 1965, « Eve of Destruction » détrône « Help! » des Beatles au sommet du Billboard Hot 100. Les Beatles. Lennon et McCartney. Détrônés par un chanteur folk à la voix de papier de verre et un texte écrit sur un coin de table.

La BBC panique. ABC Radio aux États-Unis panique. Les deux bannissent la chanson de leurs antennes, invoquant son caractère « trop controversé ». Ce qui, bien sûr, ne fait qu’alimenter la machine. Chaque interdiction est une publicité gratuite, chaque censure transforme McGuire en martyr de la liberté d’expression. La ligne la plus célèbre, celle qui fait hurler les conservateurs: « You’re old enough to kill but not for votin' », pointant du doigt l’absurdité d’un pays qui envoie ses fils mourir à dix-huit ans sans leur donner le droit de vote.

Barry McGuire en concert en Nouvelle-Zélande, 1979
Barry McGuire en concert en Nouvelle-Zélande, 1979, quatorze ans après avoir mis le feu aux charts mondiaux.

Un album dans la tourmente

L’album « Eve of Destruction » est dans la droite ligne de ce single fulgurant: folk électrique tendu, textes engagés, atmosphère de fin du monde imminente. McGuire ne chante pas, il aboie, il grogne, il implore. La Wrecking Crew pose des fondations sonores impeccables sous ses rugissements, ce paradoxe délicieux d’une musique de studio ultraléchée portant un message de chaos absolu. Hal Blaine, recordman absolu des sessions, a joué sur des centaines de numéros un, des Beach Boys à Simon and Garfunkel, mais il dira lui-même que la batterie de ce titre a une tension unique, comme si tout le monde dans la pièce savait qu’ils étaient en train d’enregistrer quelque chose d’historique. L’atmosphère en studio ce 15 juillet était, selon les témoins, presque oppressante: McGuire debout devant le micro, les paroles dans une main, une bière dans l’autre, et cette voix de géant blessé qui sort de sa gorge sans effort apparent.

La face B du single, « What Exactly’s the Matter With Me », est déjà symptomatique de l’état d’esprit d’une époque qui doute d’elle-même à une vitesse vertigineuse. McGuire incarne quelque chose d’unique en 1965: ni le crooner rassurant, ni le rocker rebelle à la James Dean, mais le citoyen ordinaire qui hurle sa rage et sa terreur dans un micro. Le folk protest de Woody Guthrie et Pete Seeger avait préparé le terrain, Dylan avait affiné l’outil, mais McGuire a balancé la grenade dans la salle de bal.

L’héritage d’une déflagration

P.F. Sloan, le vrai héros de cette histoire, écrira d’autres chansons, quelques tubes pour d’autres artistes, mais jamais rien qui approchera la dévastation tranquille de ce texte-là. Il finira par se retirer du business, amer et à moitié oublié, pendant que sa création continuait à vivre sa vie dans les compilations, les films sur le Vietnam, les cours d’histoire contemporaine.

Barry McGuire, lui, ne reproduira jamais ce coup de tonnerre commercial. Il se convertira au christianisme évangélique à la fin des années soixante, troquant la colère politique pour la ferveur spirituelle. Ironie de l’histoire: l’homme qui avait chanté l’imminence de l’apocalypse a finalement trouvé sa paix. Mais en ce mois de septembre 1965, pendant quelques semaines électriques, sa voix éraillée était la voix d’une génération qui regardait le monde s’emballer et refusait de se taire.

Soixante ans plus tard, relire les paroles de P.F. Sloan, c’est avoir le vertige. Pas parce qu’elles ont vieilli, mais parce qu’elles n’ont pas vieilli du tout. Le Vietnam a changé de nom. Les émeutes ont changé de ville. La bombe existe toujours. Et on est toujours, selon toute apparence, au bord du gouffre.

La note des passionnés

4,0 /5

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