1987 Album

Electric

par The CULT

4,0
Sortie 1987
Artiste The CULT

1987 : The Cult balance le post-punk aux orties

Souvenez-vous bien de l’année 1987, parce que c’est le moment exact où The Cult a décidé d’envoyer valser sa cape gothique pour enfiler le perfecto. Deux ans plus tôt, avec « Love », Ian Astbury et Billy Duffy nous servaient encore un post-punk brumeux, chargé de réverb, de mysticisme indien et de mélodies qui flottaient comme de l’encens dans une cathédrale. Du beau, du grand, du psychédélique. Mais voilà : nos deux Anglais avaient une autre idée en tête, une idée bien plus crade, bien plus sale, bien plus rock’n’roll. Ils voulaient sonner comme AC/DC. Ils voulaient des riffs qui décrochent la mâchoire et des refrains qu’on hurle le poing en l’air. Et tant pis pour les fans de la première heure qui rangeaient leurs disques entre Sisters of Mercy et The Mission. « Electric », c’est le grand écart, le saut de l’ange, le moment où un groupe arrête de regarder ses chaussures pour regarder le public droit dans les yeux.

Ian Astbury au chant, cette voix de chamane qui pourrait réveiller les morts, et Billy Duffy à la guitare, le mec qui joue de la Gretsch White Falcon comme si elle lui avait fait du mal personnellement. Voilà le tandem. Deux fortes têtes, deux ego, et une envie commune de tout faire péter. Le résultat tient sur dix titres et dure à peine plus de quarante minutes. C’est court, c’est brutal, c’est parfait.

L’album fantôme qui sonnait comme de la « soupe »

Mais avant d’en arriver là, il a fallu en baver. Car « Electric » a bien failli ne jamais exister. À l’été 1986, le groupe s’enferme au Manor Studio dans l’Oxfordshire et enregistre des titres pour un album qu’ils comptent baptiser « Peace ». Ces fameuses Manor Sessions. Sauf que le résultat ne passe pas. Pas du tout. Astbury n’a jamais mâché ses mots à ce sujet : selon lui, le groupe avait « spent a quarter of a million pounds making an album that sounded like soup ». De la soupe. Un quart de million de livres pour accoucher d’un brouet tiédasse. Imaginez la tête des comptables.

Le groupe part alors à New York avec une idée modeste en poche : faire remixer un seul morceau par un certain Rick Rubin, jeune barbu déjà auréolé de gloire grâce au hip-hop et au crossover. Sauf que Rubin, lui, n’a pas envie de bricoler un remix. Il regarde les Anglais et leur propose carrément autre chose : et si on enregistrait plutôt un truc à la AC/DC, à la Led Zeppelin première période ? Banco. Le groupe décide de tout refaire, de A à Z, avec Rubin aux commandes. « Peace » finit au placard (il ressortira bien plus tard, en 2013, dans le double album « Electric Peace », pour les curieux et les complétistes).

Rick Rubin, le raboteur de fioritures

Et là, parlons-en, de Rick Rubin. Le bonhomme a une méthode, et elle est radicale : raser. Tout ce qui dépasse, tout ce qui fait joli, tout ce qui ressemble de près ou de loin à une coquetterie de studio, hop, à la poubelle. Rubin voulait un son sec, frontal, dégraissé jusqu’à l’os. Le genre de production où on entend la corde frotter contre le médiator et la baguette taper la caisse claire comme un coup de marteau. Fini les nappes de claviers, fini les effets vaporeux. Place au gros gras riff bien planté au milieu du salon.

Le résultat est saisissant. « Electric » sonne comme un disque enregistré dans un garage par des types qui auraient bu un peu trop de café. Rolling Stone, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé en écrivant que « despite the hovering shades of Zeppelin, Bon Scott and others, Electric does more than pilfer bygone metal mayhem. It swaggers, crunches and howls ». Ça fanfaronne, ça crisse, ça hurle. Tout est dit. Rubin a transformé un groupe gothique anémique en bête de scène hard rock. Pas mal pour quelqu’un qu’on était venu chercher pour un simple remix.

Trois singles et un gros doigt d’honneur aux puristes

Le premier single, « Love Removal Machine », c’est le manifeste du nouveau Cult. Un riff qui rentre dans le crâne et ne ressort plus, une énergie de cheval au galop, et un parfum tellement Rolling Stones que la comparaison avec « Start Me Up » a été faite par à peu près tout le monde sur la planète. Astbury fait du Jagger, Duffy fait du Keith Richards sous amphétamines, et ça marche du tonnerre. C’est gouailleur, c’est sexy, c’est un peu vulgaire au bon sens du terme. Exactement ce qu’il fallait.

Vient ensuite « Lil’ Devil », deux minutes et des poussières de pur concentré de rock, le genre de morceau qui ne s’embarrasse pas de couplets interminables et va droit au but. Le clip américain, tourné dans un drive-in, sentait bon le cuir et l’essence. Et puis il y a « Wild Flower », peut-être le sommet du disque, ce galop effréné où Astbury invoque les esprits et où Duffy déroule un riff à faire pleurer les amplis. Trois singles, trois claques.

Le pari, au fond, était risqué. On ne change pas de peau comme de chemise sans froisser quelques fidèles. Mais le public a suivi, et comment. « Electric » grimpe haut dans les charts britanniques et, surtout, il y reste accroché des mois durant, l’un des meilleurs scores du groupe outre-Manche. Et l’essentiel est ailleurs : l’album ouvre enfin les portes du marché américain, ce Graal que tant de groupes anglais ont convoité en vain. Une vraie percée aux États-Unis, ce qui n’est pas rien pour des gosses qui sortaient du brouillard post-punk de Bradford et de Londres.

Avec « Electric », The Cult a compris une vérité simple que beaucoup oublient : le rock n’a pas besoin d’être intelligent, il a besoin d’être vivant. Astbury et Duffy ont jeté leur prétention au feu et gardé l’essentiel, le riff, le groove, le frisson. Rick Rubin n’a fait que tenir l’allumette. Le résultat brûle encore aujourd’hui.

La note des passionnés

4,0 /5

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