Doctor Dunbar’s Prescription
Il y a dans l’histoire du rock britannique des centaines de groupes qui auraient dû devenir célèbres et ne l’ont jamais été. La mécanique du succès est cruelle et aléatoire, et elle n’a aucun rapport avec le talent. L’Aynsley Dunbar Retaliation fait partie de ces groupes , un groupe extraordinairement doué, profondément blues, avec un batteur prodigieux en son centre, et qui n’a jamais percé au-delà d’un cercle de connaisseurs.
Aynsley Dunbar est l’un des plus grands batteurs britanniques de sa génération. Né à Liverpool en 1946, il a joué avec John Mayall’s Bluesbreakers , groupe école du blues-rock britannique, d’où sont sortis Eric Clapton, Peter Green, Mick Taylor , avant de former sa propre Retaliation. Sa frappe est d’une puissance physique stupéfiante, mais ce qui distingue Dunbar des autres batteurs de l’époque, c’est sa capacité à jouer avec finesse à l’intérieur de cette puissance , à savoir quand attaquer et quand retenir.
Doctor Dunbar’s Prescription, troisième et dernier album du groupe sorti en 1969, est leur oeuvre la plus accomplie. Victor Brox, le chanteur et multi-instrumentiste, apporte une voix de blues-soul à la texture fascinante , rauque, précise, chargée d’une expressivité naturelle qui rappelle parfois Paul Rodgers, parfois Ray Charles. Tommy Eyre aux claviers et Jon Moorshead à la guitare complètent un groupe d’une cohérence remarquable.
« Watch ‘n’ Chain » est le titre le plus immédiatement saisissant , un blues électrique d’une urgence absolue, avec une ligne de guitare qui emprunte à Muddy Waters et un solo de clavier qui appartient au jazz. Dunbar propulse le tout avec une énergie qui fait vibrer les haut-parleurs. C’est du blues britannique dans sa forme la plus pure et la plus honnête , pas de pastiche américain, mais une véritable appropriation créative, une transformation qui respecte ses origines tout en les dépassant.
« Don’t Take the Power Away » montre le groupe capable d’explorer des territoires plus soul, avec des arrangements vocaux qui rappellent Stax Records. La section rythmique de Dunbar et du bassiste Alex Dmochowski , archi-solide, imaginative dans ses déplacements harmoniques , est l’une des meilleures de l’époque en Grande-Bretagne.
Le groupe se dissout peu après la sortie de cet album. Dunbar partira jouer avec Frank Zappa et les Mothers of Invention, puis avec Journey, puis avec Jefferson Starship , une carrière de sideman d’élite qui le conduira partout sauf là où il aurait peut-être dû être : au centre de son propre groupe vedette.
Victor Brox continuera à travailler dans diverses configurations, jamais très loin du blues, jamais très loin de cette conviction musicale fondamentale que la musique doit être physique, être ressentie dans le corps avant d’être entendue par les oreilles. Jon Moorshead disparaîtra en grande partie du paysage musical , un de ces guitaristes surdoués que l’histoire oublie parce que le timing n’était pas là.
Ce qui est fascinant dans Doctor Dunbar’s Prescription, c’est sa franchise totale. Il n’y a aucune concession commerciale, aucun effort de calculation pour plaire à la radio ou aux labels. C’est du blues électrique joué avec une conviction absolue par des musiciens qui n’ont d’autre ambition que de faire sonner la musique le mieux possible. Cette pureté d’intention est palpable à chaque mesure.
John Peel, le disc-jockey de BBC Radio 1 qui avait l’oreille la plus juste de sa génération, passait régulièrement Dunbar Retaliation sur ses émissions nocturnes. Il savait reconnaître un grand groupe quand il en entendait un. Mais reconnaître ne suffit pas , il faut aussi que la machine soit là pour transformer la reconnaissance en succès, et en 1969, la machine était concentrée sur d’autres artistes.
Doctor Dunbar’s Prescription : un album qui guérit de l’ennui musical, qui prescrit une dose de blues honnête à quiconque a oublié pourquoi il aimait le rock au départ. Le docteur Dunbar avait raison sur le diagnostic. Le monde n’avait simplement pas encore faim du remède.
Le contexte musical du blues rock britannique en 1969 est crucial pour comprendre la place de l’Aynsley Dunbar Retaliation dans le paysage. John Mayall’s Bluesbreakers avaient établi le terrain, Cream l’avaient électrisé au-delà de toute mesure, et une douzaine de groupes cherchaient maintenant leur propre version de la formule. Dunbar choisit la voie la moins compromise : rester aussi proche que possible de l’authenticité blues tout en intégrant les développements rythmiques du jazz. C’est une position difficile à tenir commercialement, mais musicalement irréprochable.
Victor Brox mérite une mention particulière pour sa polyvalence. Chanteur principal, il joue aussi du piano, de l’harmonica et de la trompette selon les titres. Cette versatilité donne à l’album une richesse de timbres qu’un groupe moins doué n’aurait pas pu produire. Sur « Wait Until Tomorrow », sa trompette apporte une couleur R&B New Orleans qui surprend dans ce contexte de blues électrique britannique , et surprend agréablement.
La carrière d’Aynsley Dunbar après ce groupe illustre parfaitement le paradoxe du musicien de génie sans projet porteur. Journey, Jefferson Starship, Whitesnake, Frank Zappa , il a joué avec tout le monde, a été partout, et reste pourtant moins connu que des batteurs bien moins talentueux qui ont eu la chance d’être dans le bon groupe au bon moment. Doctor Dunbar’s Prescription reste son testament artistique le plus pur, celui qui dit le plus clairement ce qu’il aurait pu être s’il avait eu le bon timing.
La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration
