1973 Album

Beck Bogert Appice

par BECK BOGERT APPICE

4,0
Sortie 1973
Genres hard rock

Jeff Beck, Tim Bogert et Carmine Appice étaient censés former un groupe ensemble en 1969. La date était fixée, les répétitions commençaient quand Beck a eu un grave accident de voiture qui l’a mis hors circuit pendant plus d’un an. Bogert et Appice ont finalement rejoint Vanilla Fudge puis Cactus. Et Beck a dû attendre jusqu’en 1972 pour que le trio puisse enfin exister. Beck Bogert Appice, leur unique album ensemble, est l’enregistrement de cette union trop longtemps différée.

Jeff Beck en 1973 est déja une légende. Yardbirds, Jeff Beck Group (avec Rod Stewart et Ron Wood dans leur meilleure incarnation), puis la transition vers le jazz-rock de Blow by Blow (qui viendra en 1975) : Beck avait traversé plus de styles et de formations que la plupart de ses contemporains sans jamais perdre l’identité sonore immédiatement reconnaissable de sa guitare. Son son – les bends improbables, les utilisations du vibrato bras, la façon d’obtenir des harmoniques et des sons de slide sans jamais utiliser de slide – est l’un des plus distinctifs du rock britannique.

Tim Bogert et Carmine Appice formaient une section rythmique d’une puissance redoutable. Bogert jouait la basse comme un guitariste lead – avec des riffs, des solos, une façon d’occuper le spectre sonore qui n’était pas celle d’un accompagnateur. Appice battait avec une force physique et une précision qui en faisaient l’un des grands batteurs du rock américain des années soixante-dix. Ensemble, les deux créaient une fondation rythmique qu’on pouvait qualifier de brutale sans être péjoratif : elle était exactement ce que Beck avait besoin pour s’exprimer.

L’album contient une version de « Superstition » de Stevie Wonder qui a une histoire particulière. Beck avait été l’un des premiers a jouer sur les sessions de Talking Book de Wonder, et Wonder lui avait promis la chanson « Superstition » pour son propre usage. Mais Wonder a sorti sa version sur Talking Book avant que Beck ait pu enregistrer la sienne. La version de Beck Bogert Appice est donc la version que Beck avait initialement prévue – plus heavy, plus metallique que l’original, mais d’une énergie brute qui lui donne sa propre justification d’existence.

« Lady » est peut-etre la chanson la plus accessible de l’album – une ballade rock avec un refrain mémorable et une production plus soignée que les morceaux plus heavy. « Oh to Love You » montre Beck dans un registre blues plus traditionnel, et la section rythmique Bogert-Appice y trouve un groove différent de leur mode habituel – plus lent, plus méditatif.

La chimie entre les trois musiciens n’a pas toujours été facile. Beck était perfectionniste et pouvait rester en studio pendant des heures sur un seul détail. Bogert et Appice avaient l’habitude d’un rythme de travail plus direct, moins obsessionnel. Ces tensions créatrices ont produit un album qui a des moments d’une brillance indéniable et des moments ou on entend la fatigue d’un groupe qui n’a pas toujours réussi a se comprendre.

Beck Bogert Appice s’est dissous après cet album, les incompatibilités artistiques et personnelles l’emportant sur le potentiel indéniable de la formation. Jeff Beck a continué seul – Blow by Blow (1975) et Wired (1976) allaient constituer ses chef-d’oeuvres absolus. Bogert et Appice ont suivi chacun sa route. Mais pour l’instant où ils existèrent ensemble, Beck Bogert Appice laisse une trace dont l’imparfaite mais réelle puissance justifie que l’album soit encore cherché et écouté.

La discographie de Jeff Beck est l’une des plus étranges et des plus fascinantes du rock britannique. Chaque album est différent du précédent, chaque période correspond a une exploration d’un territoire nouveau. Beck Bogert Appice est le seul album entièrement hard rock de sa carrière – avant ça, il y avait les Yardbirds et le Jeff Beck Group blues-rock, après ça viendrait le jazz-rock instrumental de Blow by Blow. Cet album est donc unique dans sa discographie : un moment ou Beck s’est pleinement engagé dans le hard rock sans le diluer.

Carmine Appice mérite une mention particulière pour sa contribution a la culture rock américaine au-dela de cet album. Avec Vanilla Fudge, il avait co-inventé une façon de jouer la batterie – lente, lourde, avec des fills dramatiques – qui avait influencé directement John Bonham de Led Zeppelin. Bonham lui-meme l’a reconnu publiquement. Appice est donc, d’une certaine façon, l’un des précurseurs indirects du son de « When the Levee Breaks » et de toute la batterie de Led Zeppelin IV. Beck Bogert Appice lui donne l’espace pour exprimer cette puissance dans toute sa dimension.

L’album a été produit en partie en Angleterre et en partie en Amérique, et on entend cette double nature dans son son : il y a la pesanteur britannique du hard rock de l’époque et l’énergie plus directe et plus physique du rock américain. C’est une synthèse qui aurait pu produire quelque chose de plus grand si les tensions personnelles entre les membres n’avaient pas finalement triomphé de la musique. Beck Bogert Appice reste le document d’un potentiel réalisé partiellement, ce qui ne le diminue pas mais lui donne une mélancolie particulière.

Sur X : @JeffBeck

La note des passionnés

4,0 /5

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