Aphrodite’s Child. Paris, 1972. Vangelis Papathanassiou n’est pas encore Vangelis tout court, le compositeur des bandes originales de « Chariots of Fire » et « Blade Runner » qui allait lui valoir la célébrité mondiale. Il est encore le claviériste et compositeur d’Aphrodite’s Child, ce groupe grec formé à Paris après que les membres ont fui la dictature des colonels qui s’était installée en Grèce en 1967. Et ce qu’il fait avec « 666 », double album concept basé sur le Livre de l’Apocalypse de Saint Jean, est l’une des oeuvres les plus étranges et les plus ambitieuses du rock européen de son époque.
Aphrodite’s Child est né à Athènes dans les années 1960 comme groupe de pop psychédélique avec Demis Roussos à la voix, Vangelis aux claviers, Lucas Sideras à la batterie et Silver Koulouris à la guitare. Bloqués à Paris par la fermeture de la frontière grecque et une grève d’Air France, ils avaient décidé de rester et d’enregistrer là où ils se trouvaient. Leur single « Rain and Tears » avait été un hit européen considérable. Mais ce n’est pas cette pop mélodique légère qui allait définir leur legs.
« 666 » est la réalisation finale d’un projet ambitieux que Vangelis avait développé sur plusieurs années. L’Apocalypse de Saint Jean comme structure narrative d’un double album de rock progressif psychédélique : les Quatre Cavaliers, les Sept Sceaux, la Bête, Babylone. La musique va des textures orchestrales les plus délicates aux explosions rock les plus sauvages, des chants liturgiques aux cris primitifs, des sonates au bruit pur. C’est une oeuvre de contradiction et de tension qui cherche à capturer l’atmosphère de fin du monde dans toute sa complexité émotionnelle.
La composition la plus controversée de l’album est celle qui met en scène la comédienne et chanteuse grecque Irene Papas dans une performance d’une durée considérable. Vangelis avait voulu représenter musicalement la dissolution de l’ego et de la forme dans une extase mystique. Le résultat a choqué certains auditeurs et fasciné d’autres, mais il n’a laissé personne indifférent. C’est là peut-être la meilleure définition d’une grande oeuvre d’art.
Vertigo Records, le label de Philips spécialisé dans le rock progressif, avait publié l’album avec la conscience qu’il était commercialement risqué mais artistiquement irremplaçable. La politique artistique de Vertigo à cette période était l’une des plus courageuses de l’industrie musicale européenne.
« 666 » est redécouvert régulièrement par de nouvelles générations qui y trouvent quelque chose de pertinent pour leur propre époque. C’est la marque des grandes oeuvres : leur capacité à parler différemment à chaque nouvelle oreille tout en restant fidèles à elles-mêmes.
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