1966 Album

When A Man Loves A Woman

par Percy SLEDGE

4,0
Sortie 1966
Genres soul

Percy Sledge, « When A Man Loves A Woman » : La Nuit Où L’Amérique Profonde A Pleuré

Il y a des disques qui arrivent comme une balle perdue, qui vous trouvent dans un couloir sombre de votre vie et vous clouent au mur pour l’éternité. « When A Man Loves A Woman » de Percy Sledge est de ceux-là. Janvier 1966, Muscle Shoals, Alabama. Un endroit qui n’existe que sur les cartes d’état du Sud profond, une bourgade au bord du Tennessee River où les alligators baillent encore sous le soleil de plomb. Et c’est ici, dans un studio de fortune baptisé FAME Studios, que la soul américaine va toucher quelque chose d’absolu.

Percy Sledge n’est pas une star. Il chante dans des clubs locaux, il travaille comme aide-soignant le jour, il porte les malades et le soir il porte les mots des autres. Ce soir de janvier, il porte les siens. Sa fiancée vient de le quitter pour un guitariste, paraît-il, et cette douleur si précise, si humaine, si universellement masculine, il va la transformer en or. En or pur. En or qui ne fond pas.

« Je n’avais pas vraiment de paroles. J’avais juste cette douleur dans la gorge et j’ai commencé à chanter ce que je ressentais. Les musiciens ont suivi. C’est tout. »

C’est tout, dit-il. Comme si c’était simple. Comme si n’importe qui pouvait faire ça. Balancer une mélodie sur trois accords de piano et deux souffles d’orgue Hammond et déclencher les larmes de cinquante millions d’Américains. Le producteur Quin Ivy est dans la pièce ce soir-là, il entend quelque chose qu’il ne comprend pas encore tout à fait, quelque chose de plus grand que ce que ses oreilles sont habituées à enregistrer. Il appelle Rick Hall, le patron de FAME, et dit juste : « T’as intérêt à venir. »

Le Son De Muscle Shoals : Une Géologie Du Soul

Pour comprendre ce disque, il faut comprendre Muscle Shoals. Cette ville de rien du tout va devenir dans les années 60 et 70 l’un des lieux les plus fertiles de la musique américaine. C’est ici qu’Aretha Franklin enregistrera ses premiers vrais chefs-d’oeuvre, que les Rolling Stones viendront chercher leur groove afro-américain, que Wilson Pickett posera ses cris de guerre. Il y a quelque chose dans l’eau du Tennessee, quelque chose dans l’air lourd et électrique de l’Alabama, qui transforme la douleur ordinaire en art transcendant.

Les musiciens du Muscle Shoals Sound sont tous blancs, fait paradoxal et absolument délicieux. David Hood à la basse, Roger Hawkins à la batterie, Barry Beckett aux claviers, Jimmy Johnson à la guitare. Ces quatre garçons du Dixie profond vont créer un son que les gens croient afro-américain jusqu’aux os. Quand Atlantic Records envoie des musiciens noirs de New York pour les remplacer sur une session d’Aretha, ils reviennent avec leur queue entre les jambes. Le groove de Muscle Shoals ne s’improvise pas, ne s’imite pas, ne s’explique pas. Il se vit.

Sur « When A Man Loves A Woman », l’orgue de Spooner Oldham ouvre comme une prière. Pas une prière catholique, froide et institutionnelle. Une prière baptiste, suante, du ventre, qui monte du sol comme la vapeur chaude d’un été du Mississippi. Percy Sledge entre dessus à la manière d’un homme qui monte les marches de l’échafaud en chantant. Il ne cherche pas la perfection technique. Il cherche la vérité émotionnelle, et il la trouve, et elle est terrible, et elle est belle.

Un Numéro 1 Que Personne N’Attendait

Atlantic Records signe Percy Sledge sur la foi de cette démo. Le disque sort en février 1966 et en mai, il est numéro un au Billboard Hot 100. Numéro un. Un inconnu du fin fond de l’Alabama qui chante une chanson d’amour perdu avec une voix qui semble venir d’un autre siècle, d’une époque où les hommes n’avaient pas encore appris à cacher leurs émotions derrière des lunettes noires et des attitudes de façade.

Le titre va traverser les décennies avec une grâce absolue. Michael Bolton va s’en emparer en 1991 et en faire un nouveau numéro un, preuve que la chanson transcende les générations et les styles. Mais il faut entendre l’original pour comprendre. La version de Bolton est une belle maison bien propre. L’original de Sledge est une grange en planches grises sous un orage de juillet, et dedans il y a quelque chose de vivant et de dangereux.

La chanson sera utilisée au cinéma des dizaines de fois, de Platoon d’Oliver Stone en 1986 (scène déchirante sur fond de jungle vietnamienne) à The Crying Game. Elle sera reprise par des centaines d’artistes. Elle sera fredonnée sous des douches, dans des cuisines, dans des voitures à quatre heures du matin quand on rentre seul et qu’on comprend enfin ce que Percy voulait dire.

La Voix : Un Instrument Qui Saigne

Ce qui frappe dans la performance de Percy Sledge, c’est l’absence totale de calcul. Dans les années 60, la soul est encore un art relativement codifié. James Brown a ses acrobaties scéniques, Otis Redding a sa puissance de feu, Sam Cooke a son élégance de crooner. Percy Sledge, lui, a juste cette façon de laisser sa voix craquer exactement là où un autre chanteur la rattraperait. Ces imperfections sont l’oeuvre. Ces failles sont la beauté.

When A Man Loves A Woman - Percy Sledge - Pochette 45 tours 1966

L’album qui portera le même titre que le single sera enregistré rapidement pour capitaliser sur le succès. Il contient d’autres pépites, notamment « Warm and Tender Love » et « It Tears Me Up », mais rien n’atteindra jamais le sommet vertigineux du single inaugural. Certaines chansons sont des sommets. Certains artistes n’atteignent leur point culminant qu’une fois. Et cette fois-là est suffisante pour l’éternité.

Percy Sledge mourra en 2015, d’un cancer du foie, à l’âge de 74 ans. Dans son testament artistique, cette chanson enregistrée en une prise, un soir de chagrin ordinaire dans une ville que la plupart des Américains ne savent pas situer sur une carte. L’amour rend fou, dit la chanson. L’amour rend aveugle. L’amour fait endurer l’insupportable et appeler ça du bonheur. Percy Sledge le savait avant tout le monde et il a mis ça en musique et maintenant nous sommes tous condamnés à l’entendre pour le restant de nos jours en pensant à quelqu’un.

Soixante ans plus tard, quand vous entendez cet orgue Hammond s’éveiller dans le silence, vous savez ce qui va se passer. Vous savez que dans les trente secondes vous allez être quelque part d’autre, dans une mémoire, dans un regret, dans un désir. C’est ça, un classique. Pas un disque qu’on écoute. Un disque qui vous écoute.

La note des passionnés

4,0 /5

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