Warehouse: Songs and Stories
par HUSKER DU
Minneapolis, hiver 1987 : le chant du cygne arrive en double dose
Imaginez la scène. Trois types du Minnesota, des gamins du hardcore qui jouaient si vite et si fort qu’on aurait dit un orage électrique enfermé dans une cave, débarquent chez Warner Bros. avec un projet de fou furieux : un DOUBLE album. Vingt chansons. Au moment précis où le groupe est en train de se déchirer de l’intérieur. Bienvenue dans « Warehouse: Songs and Stories », sorti le 19 janvier 1987, le sixième et dernier disque studio de Hüsker Dü. Un disque magnifique et bancal, le plus ambitieux de leur carrière, et accessoirement leur testament musical. Quand un groupe se sépare en pondant son oeuvre la plus pléthorique, ça s’appelle mourir debout, les amis.
Le trio, c’est Bob Mould à la guitare et au chant, une boule de rage incandescente qui transforme sa Flying V en machine à laver le linge sale. C’est Grant Hart, le batteur qui chante comme un ange tombé du ciel pop, mélodiste fou planqué derrière ses fûts. Et c’est Greg Norton, le bassiste à la moustache de gendarme, le mec qui tient la baraque pendant que les deux autres se tirent dessus. Trois bonshommes, deux egos, une bombe à retardement.
De la mitraillette punk au mur du son : la grande mutation
Faut remonter le film. Hüsker Dü, à la base, c’est du hardcore pur jus, pionniers d’un truc qu’on appellera plus tard le hardcore mélodique. Le genre de groupe qui jouait à 200 à l’heure sur le label SST aux côtés de Black Flag. Mais voilà : ces gars-là avaient des chansons. De vraies chansons, avec des refrains qui vous restent collés au crâne pendant des semaines. Au fil des albums (le monumental « Zen Arcade », l’éblouissant « New Day Rising », le plus poli « Candy Apple Grey »), le trio a ralenti le tempo, élargi le spectre, ouvert les fenêtres. Le hardcore est devenu rock. Du rock ample, mélodique, brumeux, noyé sous une guitare qui sonne comme un essaim d’abeilles en colère.
« Warehouse » pousse cette logique jusqu’au bout. Vingt titres, c’est énorme, c’est démesuré, c’est sans doute trop. Greg Norton racontait à l’époque que Warner Bros. flippait sévère, persuadé qu’il y aurait « dix bonnes chansons et dix de remplissage », avant de réaliser une fois l’album bouclé qu’il y avait bel et bien vingt bonnes chansons. Alors oui, le format double album dilue un peu la déflagration, Mould lui-même l’a reconnu plus tard. Mais quand vous tombez sur « These Important Years », « Charity, Chastity, Prudence, and Hope » ou « Ice Cold Ice », vous comprenez que ces types n’écrivaient pas pour faire du chiffre. Ils écrivaient parce qu’ils ne pouvaient pas s’en empêcher.
Mould contre Hart : le duel de songwriters le plus toxique du rock indé
Voilà le coeur du réacteur. Le drame. La tragédie shakespearienne planquée dans les sillons. Bob Mould et Grant Hart, deux songwriters de génie coincés dans le même groupe, qui se livrent une guerre de tranchées à coups de chansons. Lennon et McCartney version barbelés et amphétamines. Sur « Warehouse », la répartition est presque équitable, et c’est précisément là que ça coince. Mould aurait balancé à Hart qu’il n’aurait jamais plus de la moitié des chansons sur un album de Hüsker Dü. Ambiance fraternelle, vous l’aurez compris. Quand deux mecs aussi doués se disputent l’espace vital, l’album y gagne en richesse et le groupe y perd la vie.
Parce que c’est ça, le paradoxe cruel de « Warehouse » : cette rivalité qui le rend si dense est exactement ce qui va tuer le groupe. Les tensions autour de la consommation de Hart, les egos qui s’entrechoquent, et puis le coup de grâce. En février 1987, leur manager David Savoy se suicide. Un drame humain qui achève de fissurer l’édifice. La tournée qui suit la sortie de l’album sera la dernière. En 1988, Hüsker Dü, c’est terminé. Rideau. Le rêve s’écroule au moment exact où il touche son public le plus large.
« Could You Be the One? » : trois minutes pour résumer un génie
S’il ne fallait garder qu’un titre de ce monstre à vingt têtes, ce serait celui-là. « Could You Be the One? », signé Bob Mould, c’est le single, le bélier, la chanson qui devait faire exploser Hüsker Dü dans les charts. À peine deux minutes de pop-rock turbiné, un refrain en béton armé, une énergie qui décoiffe. Warner a sorti le grand jeu : clip, promo, et même un passage live au « Late Show with Joan Rivers » en avril 1987. Un groupe issu des caves hardcore qui joue chez Joan Rivers, savourez l’absurdité magnifique de la chose. Le grand public, lui, n’a pas suivi : l’album culmine péniblement à la 117e place du Billboard 200. Trop en avance. Toujours le même refrain pour les vrais génies.
Le disque que tout le grunge a écouté en cachette
Voilà le verdict de l’Histoire, et il est implacable. Hüsker Dü a perdu la bataille commerciale mais a gagné la guerre. Cette guitare en avalanche, ces mélodies pop enfouies sous le bruit, cette tension entre douceur et violence : c’est l’ADN de tout le rock alternatif et du grunge qui va déferler quelques années plus tard. Nirvana, les Pixies, Sugar (le groupe que Mould montera ensuite), des bibliothèques entières de groupes indé doivent une fière chandelle à ces trois zigotos du Minnesota. Kurt Cobain et compagnie ont biberonné ce son-là. Quand on dit qu’un groupe a inventé un genre sans en récolter les fruits, on parle de Hüsker Dü.
« Warehouse: Songs and Stories » n’est pas un disque parfait. Il est trop long, parfois inégal, traversé de tensions qui suintent par tous les pores. Mais c’est justement ce qui le rend bouleversant : c’est le son d’un groupe au sommet de son art qui se sait condamné, et qui balance tout ce qu’il a dans un dernier baroud d’honneur grandiose. Deux disques pour dire adieu. Vingt chansons comme vingt coups de poignard et vingt caresses. Si vous ne connaissez pas encore, foncez. Et si vous connaissez, remettez-le sur la platine : il n’a pas pris une ride, ce vieux briscard.
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