1960 Album

The Memorial Album

par Johnny KIDD

4,0
Sortie 1960
Genres rock-n-roll

Il y a une chanson qui tremble. Littéralement. Une chanson dont l’intro de guitare, sept notes, un arpège, une montée chromatique, provoque une réaction physique avant même que la voix n’entre. Cette chanson s’appelle Shakin’ All Over. Son auteur s’appelle Johnny Kidd. Et cet homme, le seul vrai rockeur britannique d’avant les Beatles, le dandy au cache-œil noir et au chapeau de pirate, a laissé derrière lui un corpus d’une brièveté criminelle que rassemble The Memorial Album de 1966, hommage posthume à celui qu’on a trop tôt et trop facilement oublié.

Genèse, le seul vrai rocker d’Angleterre avant les Beatles

Fred Albert Heath est né en 1935 à Willesden, dans le nord de Londres. Il se transforme en Johnny Kidd quelque part entre 1958 et 1959, quand il adopte le personnage du pirate rock’n’roller : cache-œil noir sur l’œil gauche, costume de scène flamboyant, attitude de desperado, une image qui doit autant aux films de pirates de Hollywood qu’à l’instinct théâtral naturel d’un garçon qui savait que la musique est un spectacle autant qu’un art.

Avec ses Pirates, une formation qui changera de membres au fil des années mais qui, dans sa configuration classique de 1960, comprend le guitariste Alan Caddy, le bassiste Brian Gregg et le batteur Clem Cattini, Kidd forge un son qui n’a pas d’équivalent dans la Grande-Bretagne de 1959-1960. La plupart des artistes britanniques de l’époque font du rock’n’roll américain avec un accent britannique, imitant Buddy Holly, Elvis, Chuck Berry avec plus ou moins de conviction. Kidd, lui, fait quelque chose de différent : il crée un rock qui est authentiquement britannique dans son âme, avec une noirceur, une tension dramatique, une intensité qui annoncent ce que les Stones et les Kinks feront quelques années plus tard.

The Memorial Albumpublié à titre posthume, après la mort de Kidd en septembre 1966 dans un accident de voiture, rassemble le meilleur de ce legs trop bref. C’est un album de fantôme, mais c’est un fantôme qui fait encore claquer les murs.

Étiquette de disque His Master's Voice (HMV) UK
Étiquette du label HMV (His Master’s Voice) au Royaume-Uni, le label qui a enregistré Johnny Kidd & the Pirates

Les morceaux phares, le frisson électrique d’une époque révolue

Il faut parler du riff. The riff. Celui de Shakin’ All Over. Joe Moretti, guitariste de session anonyme convoqué à la dernière minute pour les sessions HMV de 1960, a inventé en quelques minutes ce que Guitar World classera plus tard parmi les cent meilleurs riffs de l’histoire du rock. Sept notes. Une montée menaçante. Un silence. Et puis cette voix de Kidd qui entre en tremblant, littéralement tremblant, sur le premier beat.

Le titre atteint le numéro un en Grande-Bretagne en juillet 1960. C’est la première fois qu’un groupe britannique de rock atteint le sommet des charts avec une composition originale, pas une reprise américaine, pas une couverture d’un tube de Memphis ou de Chicago, mais leur propre chanson. C’est un moment fondateur que l’histoire a largement sous-estimé, trop occupée à attendre que les Beatles arrivent.

I Can Tell, Hungry for Love, Please Don’t Touchd’autres morceaux de l’album dessinent les contours d’un artiste en constante évolution. Kidd ne se répète pas, il cherche, il tâtonne, il explore. Son sens mélodique est sûr, sa voix chaude et tendue à la fois, sa présence scénique légendaire.

I’ll Never Get Over You, repris plus tard par de nombreux artistes britanniques, montre une sensibilité romantique qui coexiste avec la férocité rock, Kidd est capable de tendresse autant que de fureur, et c’est cette dualité qui le rend si fascinant.

« Shakin’ All Over est le premier chef-d’œuvre du rock britannique. Point. Tout le reste, les Beatles, les Stones, les Who, en descend d’une manière ou d’une autre. »

Pete Townshend, The Who

Coulisses et enregistrement, une étoile trop vite éteinte

L’histoire des sessions de Johnny Kidd chez HMV (His Master’s Voice) est celle d’une créativité sous contrainte. Les maisons de disques britanniques de 1959-1960 ne savaient pas trop quoi faire du rock’n’roll, elles aimaient les revenus qu’il générait, mais elles le regardaient avec la méfiance qu’on réserve à un invité encombrant. Les sessions étaient expédiées, les budgets serrés, les arrangements souvent improvisés.

Et c’est précisément cette économie forcée qui donne à l’enregistrement de Shakin’ All Over sa tension particulière. Joe Moretti, le guitariste de session, avait été engagé pour la session précédente d’un autre artiste. Il est resté. Il a entendu la démo de Kidd. Il a proposé ce riff. Kidd a dit oui. Et l’histoire du rock britannique a changé de trajectoire en vingt minutes.

Clem Cattini à la batterie, qui allait devenir l’un des musiciens de session les plus demandés de la décennie suivante, jouant sur plus de cent singles numéro un britanniques, établit ici un groove qui n’a rien à envier aux meilleurs batteurs américains. L’ensemble tient dans un équilibre précaire et parfait entre la sauvagerie et la précision, exactement la ligne que le grand rock a toujours marchée.

Héritage et impact, le père oublié du rock britannique

Johnny Kidd est mort le 7 octobre 1966, à trente et un ans, dans un accident de voiture dans le Lancashire. À cette date, les Beatles avaient déjà sorti Revolver, les Rolling Stones étaient au sommet de leur gloire, et le rock britannique avait pris la direction d’un monde que Kidd avait contribué à ouvrir mais qu’il n’avait pas eu le temps de visiter vraiment.

Son invisibilité relative dans les grandes histoires du rock est une injustice criante. Si vous cherchez la filiation directe entre le rock’n’roll américain des années 50 et le British Invasion des années 60, vous passerez inévitablement par Kidd et les Pirates. Roger Daltrey et Pete Townshend des Who ont couvert ses chansons. Les Pirates (sans Kidd) ont continué à jouer et ont même connu une résurgence punk à la fin des années 70. Son influence est là, partout, discrète mais tenace comme une mauvaise herbe dans le jardin de l’histoire.

Nipper, le chien de la marque His Master's Voice (HMV)
« His Master’s Voice », la peinture de Francis Barraud (1898), emblème du label HMV sur lequel Johnny Kidd & the Pirates ont enregistré leurs plus grands titres

The Memorial Album est à la fois un tombeau et une résurrection. Un tombeau parce qu’il marque une fin. Une résurrection parce que chaque écoute ravive la flamme de ce que Kidd aurait pu construire. Dans le catalogue du rock britannique primordial, il n’y a pas beaucoup de disques plus précieux que celui-ci.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

The Memorial Album