Jet Black Leather Machine (Compil. Fév. 2009)
par Vince TAYLOR
Il y a des destins qui ressemblent à des romans de Fitzgerald, brillants, fulgurants, puis fracassés contre le mur de la réalité. Vince Taylor est de ceux-là. Né Brian Maurice Holden à Isleworth, Middlesex, en 1939, élevé aux États-Unis, revenu en Angleterre avec le rock’n’roll plein les poches, il débarque en France à la fin des années cinquante et devient, dans le Paris yéyé, une figure d’une intensité rare, plus américain que les Américains, plus rock que le rock lui-même. Jet Black Leather Machine, la compilation qui rassemble ses premières bombes, est le testament sonore de cette époque de braise.

Genèse : L’Anglais qui rêvait d’être Elvis
Quand Vince Taylor arrive à Paris en 1959, il apporte avec lui quelque chose que la scène française ne connaît pas encore : la violence du rockabilly américain dans toute sa pureté. Il ne joue pas du rock pour plaire. Il joue du rock parce que c’est la seule langue qu’il connaît vraiment, la seule façon d’exister pleinement. Ses performances sont des actes de foi, des rituels quasi religieux où le corps et la voix se fondent dans une transe électrique.
Taylor avait grandi à Los Angeles, bercé par les mêmes ondes que les pionniers américains. Mais sa trajectoire est celle d’un Européen, instable, romantique, excessive. Il fonde les Playboys, un groupe de musiciens britanniques de haute volée : Joe Moretti à la guitare (ce même Moretti qui jouera sur Shakin’ All Over de Johnny Kidd), Brian Locking à la basse, Brian Bennett à la batterie. Des pointures. Des professionnels. Un cast cinq étoiles au service d’une vision absolue du rock’n’roll.
La France, qui découvre à peine ce genre musical à travers les premiers émois d’Eddie Barclay et les translations françaises de Dalida, est sidérée. Taylor chante en anglais, uniquement en anglais, point. Pas de compromis, pas de traduction, pas de folklorisation. Du rock pur, brut, sans concession. Et ça marche. Parce que le rock’n’roll n’a pas besoin d’être compris pour être ressenti.
« Vince Taylor était la créature la plus étrange que j’aie jamais vue sur une scène. Il dégageait quelque chose d’absolument incontrôlable, comme si la musique lui traversait le corps plutôt qu’il ne la jouait. »
Témoignage d’un spectateur du Golf Drouot, 1960
Les morceaux : Brand New Cadillac et le reste du monde
On peut parler des heures de Jet Black Leather Machine, la compilation qui donne son nom à cet album, et on devrait. Ce titre est à lui seul un programme : machine, cuir, noir, jet. Tout le vocabulaire de la menace cool, de la virilité électrisée, du rock comme vêtement de combat. La guitare de Moretti y est tranchante comme un rasoir, la batterie de Bennett frappe avec une précision meurtrière, et la voix de Taylor rôde, menace, séduît et fait peur en même temps.
Mais la pièce de résistance, le titre qui transcende la discographie de Taylor pour entrer dans la légende du rock mondial, c’est Brand New Cadillac. Enregistrée en 1959, cette chanson raconte l’histoire d’une femme qui part au volant d’une Cadillac toute neuve, laissant son homme sur le bord de la route. Simple. Universel. Définitif. Les Clash l’ont reprise sur London Calling en 1979, et cette reprise est la plus belle déclaration d’amour qu’un groupe punk ait jamais faite à ses racines rockers. Joe Strummer a compris ce que Taylor avait capturé : la liberté, la vitesse, la perte, le désir.
I’ll Be Your Hero, Pledging My Love, Reelin’ and Rockin’chaque titre de cette compilation est un joyau taillé dans le brut. Pas de fioritures, pas d’arrangements sophistiqués, pas de tentatives de plaire au plus grand nombre. Juste du rock, direct, frontal, avec cette urgence de ceux qui savent que le temps presse et que la fête ne durera peut-être pas.
Coulisses : La descente aux enfers d’une étoile filante
La légende de Vince Taylor serait incomplète sans sa chute. Car Taylor, comme tous les grands mythes du rock, ne pouvait pas simplement vieillir tranquillement. Il devait brûler. Et il a brûlé. La drogue, la paranoïa, les crises mystiques, dans les années soixante, Taylor se met à se prendre pour Jésus-Christ, distribue ses vêtements à ses fans, erre sur les autoroutes en bure blanche. Un soir mémorable à l’Olympia, il arrive sur scène en robe blanche, la tête couronnée d’épines, et annonce à son public qu’il est la réincarnation du Christ.
David Bowie, qui avait croisé Taylor dans les années soixante, a déclaré que cette figure hantée, fascinante et autodestruct, était la principale inspiration de Ziggy Stardust. Ce personnage extraterrestre, rock star consumée par sa propre flamme, devenu fou de gloire et de substances, c’est Taylor que Bowie voyait quand il construisait Ziggy. Ce n’est pas une anecdote. C’est une généalogie.
Taylor finira sa vie en Suisse, obscur et oublié, travaillant dans l’aviation commerciale. Il mourra en 1991. Mais ses disques, ces bombes à retardement de la fin des années cinquante, restent là, intacts, encore capables de faire sauter les enceintes d’un appartement parisien ou d’une chambre de teenager.

Héritage : Ziggy avant Ziggy
L’influence de Vince Taylor est de celles qui agissent en souterrain, invisibles mais déterminantes. Les Clash lui doivent Brand New Cadillac. David Bowie lui doit Ziggy Stardust. La scène rock française des années soixante lui doit son existence même, sans Taylor, il n’y a pas de modèle, pas de preuve que le rock peut exister en dehors du contexte américain.
Bear Family Records, cette maison allemande spécialisée dans la préservation du patrimoine rock, a fait un travail admirable en compilant ses enregistrements sur Jet Black Leather Machineavec sa documentation soignée, ses notes de pochette exhaustives, sa volonté de restituer au personnage la place qu’il mérite dans la grande fresque du rock.
Écoutez Brand New Cadillac. Écoutez-la dans la version originale de Taylor, avant celle des Clash. Fermez les yeux. Imaginez Paris en 1959, les caves enfumées, un Anglais en cuir noir qui chante comme si l’enfer lui mordait les talons. C’est ça, Vince Taylor. C’est ça, Jet Black Leather Machine. Un éclair dans la nuit, trop beau et trop bref, qui a éclairé tout ce qui allait suivre.
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