1992 Album

The Criminal Under My Own Hat

par T-Bone BURNETT

4,0
Sortie 1992
Genres country · folk · rock/pop rock

Le faussaire qui ne mentait jamais

Voilà un homme de l’ombre qui décide, le temps d’un disque, de venir se planter sous le feu des projecteurs. T-Bone Burnett, Texan longiligne au regard de prédicateur, a passé les années quatre-vingt à façonner le son des autres. Il produit en 1986 l’éblouissant « King of America » d’Elvis Costello, puis se penche au chevet de Roy Orbison pour signer ses ultimes confessions. L’homme sait tout faire, et c’est peut-être son drame : il se disperse, butine, collabore, conseille, jusqu’à oublier de raconter sa propre histoire.

Avec « The Criminal Under My Own Hat », en 1992, Burnett rebrousse chemin vers lui-même. Le titre dit tout : le criminel est tapi sous son propre chapeau, dans sa tête, dans ses contradictions. C’est un disque de remords et de lucidité, taillé par un type qui a trop regardé l’Amérique pour encore y croire naïvement.

Une Amérique en clair-obscur

Le décor sonore est celui d’un Far West intérieur : guitares sèches, ambiances crépusculaires, arrangements qui laissent respirer le silence. Burnett ne hurle jamais, il murmure des vérités désagréables. Sa voix, grave et fatiguée, ressemble à celle d’un homme qui aurait roulé toute la nuit sur une route déserte en ruminant ses péchés.

Les chansons abordent la foi, la chute, la rédemption, thèmes chers à ce songwriter habité par une spiritualité jamais bigote. On songe parfois à Bob Dylan période sobre, parfois à un Leonard Cohen américain qui aurait troqué l’élégance européenne contre la poussière du désert. Tout sonne juste, rien ne sonne faux : c’est la marque des grands.

Le métier d’un orfèvre du son

Producteur surdoué, Burnett s’offre sur son propre album le luxe d’un son d’une précision diabolique. Chaque instrument occupe sa place exacte, chaque réverbération semble pesée au trébuchet. Loin des productions clinquantes de l’époque, il privilégie le grain, la chaleur, l’imperfection assumée du bois et des cordes.

Cette approche artisanale fera école. Quelques années plus tard, le bonhomme deviendra l’architecte sonore de bandes originales devenues cultes, prouvant que son oreille était l’une des plus fines de sa génération. « The Criminal Under My Own Hat » est en quelque sorte son laboratoire intime, l’endroit où il teste sur lui-même les recettes qu’il offrira ensuite aux autres.

L’écriture d’un moraliste désabusé

Si la musique séduit, ce sont les textes qui hantent. Burnett écrit comme un romancier sudiste, avec un sens du détail et de la parabole qui transforme chaque chanson en petite nouvelle. Il y est question de tentations, de mensonges qu’on se raconte, de cette part d’ombre que chacun trimballe sans oser la nommer.

Le ton n’est pourtant jamais accablant. Il y a chez cet ancien compagnon de route de Dylan une tendresse pour les égarés, une compassion pour les pécheurs ordinaires que nous sommes tous. C’est un disque qui juge sans condamner, qui éclaire sans aveugler.

Un sommet discret dans une carrière éclatée

On a souvent reproché à Burnett de courir trop de lièvres à la fois. Producteur, musicien, dénicheur de talents, il a effectivement éparpillé son énergie sur mille chantiers. Mais quand il se concentre, quand il dépose son chapeau sur la table et regarde le criminel en face, le résultat atteint des sommets que peu de ses contemporains effleurent.

Cet album reste, de l’avis des connaisseurs, l’un des grands moments de sa discographie personnelle. Il n’a pas connu le triomphe commercial, mais les disques de cette trempe se moquent bien des palmarès. Ils vieillissent comme un bon bourbon, gagnant en profondeur ce qu’ils perdent en clinquant.

Pourquoi il faut le redécouvrir

Dans une époque saturée de bruit, « The Criminal Under My Own Hat » offre un havre de gravité et d’intelligence. C’est le disque idéal pour les nuits sans sommeil, quand on a besoin d’une voix amie qui ne vous mente pas. Burnett y parle d’égal à égal, sans condescendance ni démagogie.

Pour qui veut comprendre le folk-rock américain adulte, celui qui regarde la vie en face plutôt que de la fuir, ce disque constitue une porte d’entrée somptueuse. T-Bone Burnett y prouve qu’on peut être le faussaire le plus doué de Nashville et ne jamais tricher avec l’essentiel : la vérité d’une chanson.

L’ombre tutélaire de Nashville

Ce qui rend la trajectoire de T-Bone Burnett si singulière, c’est cette façon qu’il a de rester en retrait tout en irriguant des pans entiers de la musique américaine. Ami fidèle, conseiller écouté, il préférera toujours servir une chanson plutôt que de tirer la couverture à lui. « The Criminal Under My Own Hat » porte la trace de cette humilité paradoxale : un disque ambitieux signé par un homme qui n’aime pas se mettre en avant.

On y entend la patience d’un artisan, le goût du travail bien fait, la conviction qu’une bonne chanson n’a pas besoin d’artifices pour exister. C’est cette philosophie, presque morale, qui irrigue chaque morceau. Burnett ne court pas après la mode : il vise l’intemporel, et il l’atteint souvent. Voilà pourquoi ce disque, né dans la discrétion, continue de parler à ceux qui savent tendre l’oreille au-delà du tumulte ambiant.

— Discographie —

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La note des passionnés

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