1998 Album

Car Wheels on a Gravel Road

par Lucinda WILLIAMS

4,0
Sortie 1998
Genres country · folk · songwriter

Car Wheels on a Gravel Road, LUCINDA WILLIAMS (1998) : la perfectionniste du Sud

Certains chefs-d’oeuvre s’arrachent dans la douleur. Car Wheels on a Gravel Road aura mis pres de six ans a voir le jour, use trois producteurs, provoque des brouilles et alimente une legende de perfectionnisme maladif. Mais quel resultat. Paru le 30 juin 1998 chez Mercury, ce cinquieme album de Lucinda Williams est aujourd’hui considere comme l’un des disques fondateurs de l’americana moderne, un sommet d’ecriture et d’emotion. La preuve qu’a force d’exigence et d’obstination, on finit parfois par toucher la grace.

La fille du poete

Nee en 1953 a Lake Charles, en Louisiane, Lucinda Williams est la fille du poete et professeur Miller Williams. Elle grandit dans un milieu litteraire, entouree de livres et de mots, ce qui marquera a jamais son ecriture. Ses textes ont la precision et la densite de la poesie, l’art de planter un decor en quelques vers, de saisir une emotion dans une image. Cette filiation litteraire fait d’elle une songwriter a part, une de ces auteures dont chaque chanson raconte une histoire avec la profondeur d’une nouvelle du Sud profond.

Six ans et trois producteurs

La gestation du disque est devenue une legende. Les premieres sessions, avec le guitariste et producteur Gurf Morlix, sont abandonnees, Williams n’etant pas satisfaite de ses voix. Vient ensuite une etape a Nashville avec Steve Earle et Ray Kennedy, puis une derniere phase a Los Angeles avec Roy Bittan, le claviste du E Street Band de Bruce Springsteen. Trois equipes, trois visions, et une artiste qui refuse de lacher avant d’avoir atteint son ideal. La brouille avec Morlix, les tensions, les rumeurs de perfectionnisme : tout cela nourrit le mythe.

Le proces du perfectionnisme

Un article du New York Times Magazine, paru en 1997 avant meme la sortie, depeint Williams sous un jour peu flatteur, insistant sur ses exigences jugees excessives. Mais beaucoup soulignent le deux poids deux mesures : jamais on ne reprocherait a un Springsteen de passer des annees sur un disque. Cette critique sentait le sexisme ordinaire, le soupcon porte sur une femme qui ose revendiquer le controle total de son art. Avec le recul, l’Histoire a tranche en faveur de Williams : son obstination a paye, et le disque lui a donne raison.

Des chansons gravees dans la terre

Le contenu justifie amplement l’attente. « Right in Time » ouvre le bal avec une sensualite contenue, le morceau-titre « Car Wheels on a Gravel Road » evoque l’enfance et le deracinement avec une precision bouleversante. « Drunken Angel » rend hommage au songwriter d’Austin Blaze Foley, abattu en 1989, et vaut comme elegie a tous les artistes morts trop jeunes. « Lake Charles », « Can’t Let Go », « Joy » : chaque titre est cisele, ancre dans un lieu, charge d’une emotion vraie. Un disque de chair et de terre.

Le Sud comme personnage

Toute l’oeuvre baigne dans une imagerie du Sud profond, ce que l’on appelle le Southern Gothic. Routes de gravier, juke joints, villes aux noms qui chantent, de la Louisiane au Mississippi en passant par Macon : la geographie devient un personnage a part entiere. Williams peint une Amerique rurale et cabossee, peuplee de figures cassees et de paysages melancoliques. Cette puissance d’evocation, ce sens du lieu, donne au disque une profondeur romanesque rare. On voyage, on sent la poussiere et la chaleur moite.

La consecration

L’accueil est triomphal. L’album decroche le Grammy du meilleur album folk contemporain en 1999, se hisse en tete du prestigieux classement Pazz and Jop du Village Voice pour 1998, et devient le premier disque d’or de la carriere de Williams. La critique unanime y voit un chef-d’oeuvre, et le temps n’a fait que confirmer ce statut, l’album figurant regulierement dans les listes des plus grands disques de tous les temps. Pour une artiste longtemps restee dans l’ombre, c’est la reconnaissance pleine et entiere, meritee jusqu’au dernier accord.

Une voix d’une rare verite

Au-dela des textes ciseles, c’est la voix de Lucinda Williams qui emporte tout. Un timbre traînant, legerement casse, charge d’un accent du Sud qui sent la chaleur et la poussiere, capable de passer de la tendresse a la colere en un souffle. Cette voix imparfaite et profondement humaine refuse la virtuosite gratuite pour privilegier l’emotion brute, la verite du ressenti. Elle epouse les chansons comme une seconde peau, leur donne ce supplement d’ame qui distingue les grandes interpretes. On croit chaque mot qu’elle chante, on ressent chaque blessure qu’elle confie. C’est sans doute la, dans cette sincerite vocale absolue, que reside le secret de son chef-d’oeuvre.

Le prix de l’exigence

Reecoutez Car Wheels on a Gravel Road et comprenez pourquoi Lucinda Williams refusait de se contenter de moins que la perfection. Chaque chanson sonne juste, chaque mot est a sa place, chaque emotion porte. Ce disque a ouvert la voie a tout un pan de la musique americaine contemporaine, cette americana qui mele country, folk, blues et rock dans une meme sincerite. Il prouve qu’une femme du Sud, fille de poete et perfectionniste assumee, pouvait imposer sa vision contre vents et marees. Le resultat est intemporel. Parfois, les longues routes de gravier menent aux plus beaux paysages.

La note des passionnés

4,0 /5

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Car Wheels on a Gravel Road