The Blues Brothers (Original Soundtrack)
Quand deux zigotos en costard noir ont ressuscité la soul
Soyons clairs d’entrée : sur le papier, c’était une idée à se taper le front contre le mur. Deux comiques du Saturday Night Live, Dan Aykroyd et John Belushi, qui enfilent un costard noir mal coupé, des Ray-Ban et un chapeau de croque-mort, se rebaptisent Jake et Elwood Blues, et prétendent jouer du rhythm and blues comme s’ils étaient nés dans un juke-joint du Mississippi. Une blague de sketch télé. Un gag qui aurait dû s’éteindre dans la nuit américaine entre deux publicités. Sauf que voilà : ces deux farceurs ne plaisantaient pas du tout avec la musique. Et la bande originale de 1980 le prouve, plage après plage, comme un uppercut.
Car derrière la rigolade, il y avait un projet quasi missionnaire. Aykroyd et Belushi étaient des fous furieux du R&B, des collectionneurs maniaques, des types qui vénéraient des disques que l’Amérique de la fin des seventies avait rangés au placard, écrasée par le disco et les premières lueurs de la new wave. Leur film, leur disque, leur cirque entier : un seul but, remettre la soul et le blues sous le nez d’une génération qui les avait oubliés. Mission accomplie, et de quelle manière.
Le backing band le plus dangereux de la planète
Ne vous laissez pas avoir par les lunettes noires et les pas de danse débiles. Quand Jake et Elwood montent sur scène, ils sont entourés de tueurs. Le morceau de bravoure, c’est la présence de Steve Cropper à la guitare et de Donald « Duck » Dunn à la basse : rien de moins que la section rythmique de Booker T. & the M.G.’s, les architectes du son Stax, les hommes qui ont posé le groove derrière Otis Redding et tout le catalogue de Memphis. Ajoutez une section de cuivres affûtée comme un rasoir avec Lou Marini, Tom Malone et Alan Rubin, le drumming impeccable de Willie Hall, et la guitare blues de Matt « Guitar » Murphy. On ne parle plus d’un groupe de parodie. On parle d’une machine de guerre.
Résultat : quand le disque attaque « Everybody Needs Somebody to Love », reprise du vieux classique de Solomon Burke, ça décolle pour de bon. Belushi gueule, transpire, se roule par terre métaphoriquement, et le band derrière lui pousse comme un train de marchandises lancé à pleine vitesse. C’est la profession de foi de tout l’album : on ne se moque pas du genre, on le sert. Avec les tripes.
Et puis il y a « Sweet Home Chicago », l’hymne, le morceau qui scelle le pacte. Vieux blues attribué à Robert Johnson, transformé ici en grand-messe collective, chaloupé, irrésistible. Quand Jake l’annonce dans le film, c’est tout le projet qui se cristallise : ces deux clowns de Chicago rendent hommage à leur ville et à la musique noire américaine avec un sérieux papal sous la déconnade.
Les légendes débarquent et raflent la mise
Voilà le coup de génie : John Landis, le réalisateur du film en 1980, et la bande n’ont pas fait venir des seconds couteaux. Ils ont convoqué les dieux. Et les dieux ont répondu présent, affamés, prêts à dévorer la pellicule.
Aretha Franklin, d’abord. Dans le rôle d’une serveuse qui refuse de laisser son mari Matt Murphy repartir sur les routes, elle balance « Think » en pantoufles roses et fait littéralement exploser l’écran. Cinq minutes de pur magnétisme, une démonstration de classe absolue qui, accessoirement, a relancé sa carrière auprès d’un public neuf. La patronne reste la patronne. Personne ne lui vole la vedette, pas même deux comiques en costard.
Ray Charles ensuite, en tenancier de magasin de musique, qui tire « Shake a Tail Feather » et fait danser la rue entière. Le génie, derrière ses lunettes noires lui aussi, prouvant qu’à côté de lui les deux frères Blues sont des apprentis. James Brown, en prêcheur survolté, transforme « The Old Landmark » en transe gospel où la sueur coule à flots. Et puis le vieux maître, Cab Calloway, alors âgé de plus de soixante-dix ans, qui ressort son « Minnie the Moocher » comme un fantôme magnifique des années 30, en costume blanc immaculé, scattant son « hi-de-hi-de-ho » avec une élégance qui vous arrache une larme. Ce passage de témoin entre générations, c’est le coeur battant du disque.
Un carton, et un disque qui a vieilli comme un grand cru
Le public ne s’y est pas trompé. La bande originale a grimpé jusqu’à la treizième place du Billboard et s’est écoulée à plus d’un million d’exemplaires. Pour un disque de R&B old school sorti en pleine bourrasque disco, c’est un petit miracle commercial. Le film, lui, est devenu un objet de culte planétaire, de ces oeuvres qu’on revoit en boucle et dont on connaît les répliques par coeur.
Mais au-delà des chiffres, ce que ce disque a réussi, c’est une opération de sauvetage culturel. En 1980, des gamins qui n’avaient jamais entendu parler de Solomon Burke, de Cab Calloway ou de Stax se sont retrouvés à hurler « Sweet Home Chicago » et à courir acheter les albums originaux. Voilà la vraie victoire : Jake et Elwood, ces deux ahuris géniaux, ont servi de cheval de Troie à toute une histoire de la musique noire américaine.
Alors oui, on peut ricaner devant le concept. On peut trouver l’attirail un peu carnavalesque. Mais mettez le disque, montez le son, et essayez de rester assis. Impossible. La bande originale de « The Blues Brothers » n’est pas une parodie : c’est une déclaration d’amour à la soul et au R&B, jouée par des vrais, chantée par des géants, et portée par deux fous qui aimaient cette musique plus que leur propre dignité. Et franchement, le rock a rarement eu meilleur goût que ça.
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