Suicide, premier album (1977) : la naissance d’un cauchemar electronique
Il y a des disques qui mettent mal a l’aise, et c’est exactement ce qu’ils cherchent. Le premier album de Suicide, publie en 1977, est de ceux-la. Ce duo new-yorkais compose d’Alan Vega au chant et de Martin Rev aux claviers et a la boite a rythmes a invente une forme de musique tellement en avance sur son temps qu’il a fallu des annees, voire des decennies, pour que le monde comprenne ce qui s’etait joue ici. En pleine explosion punk, Suicide ne fait pas du punk : le duo fait quelque chose de plus radical encore, une musique sans guitares, sans batterie humaine, reduite a l’os, qui ouvre une porte vers tout un futur sonore.
Deux hommes contre le monde
Suicide, c’est d’abord une rencontre, celle d’Alan Vega, plasticien fascine par la culture rock and roll des annees cinquante, et de Martin Rev, musicien venu du jazz d’avant-garde. Ensemble, ils forment un duo improbable qui ecume les scenes new-yorkaises des le debut des annees soixante-dix, bien avant que le punk ne devienne une etiquette. Ils utilisent d’ailleurs ce mot, « punk », pour se decrire, parmi les tout premiers a le revendiquer. Mais leur musique n’a rien a voir avec celle des groupes a guitares qui s’empareront ensuite du terme.
Leur formule est d’une simplicite vertigineuse : une boite a rythmes primitive qui martele un pouls hypnotique, des nappes de claviers crasseuses et repetitives, et par-dessus, la voix de Vega, qui passe du murmure rockabilly seducteur au hurlement de terreur. C’est minimal, c’est repetitif, c’est obsedant, et c’est d’une puissance dramatique inouie.
Ghost Rider, Cheree et le territoire du malaise
L’album s’ouvre sur « Ghost Rider », galopade electronique sur fond d’imagerie de comics, qui pose immediatement le decor : une Amerique de neon et de bitume, fantomatique et inquietante. « Rocket U.S.A. » prolonge cette vision d’un pays au bord du gouffre. Puis vient « Cheree », l’une des plus belles chansons d’amour jamais enregistrees sous une forme aussi depouillee, ou la tendresse de Vega perce a travers la froideur des machines, prouvant que cette musique pouvait aussi etre d’une douceur bouleversante.
Mais le sommet, ou plutot le gouffre, c’est « Frankie Teardrop ». Ce morceau de dix minutes raconte l’histoire d’un ouvrier ecrase par la misere qui finit par tuer sa famille puis se donner la mort. Vega y deploie une performance vocale terrifiante, ponctuee de hurlements stridents qui glacent le sang. C’est l’une des choses les plus eprouvantes jamais gravees sur un disque, une descente aux enfers sonore qui ne laisse personne indemne. On ne reecoute pas « Frankie Teardrop » a la legere : c’est une experience qui marque durablement.
Une influence souterraine immense
A sa sortie, le disque deroute et divise. Les concerts de Suicide tournent souvent a l’emeute, le public ne sachant comment reagir face a cette provocation sonore et a la presence menacante de Vega sur scene. Le duo paie cher son avance sur son epoque, restant longtemps une affaire de connaisseurs et de marginaux.
Mais le temps a fait justice. On mesure aujourd’hui a quel point ce premier album a tout influence. La synth-pop, la musique industrielle, l’electro la plus sombre, des pans entiers du rock alternatif : tous doivent quelque chose a Suicide. D’innombrables artistes majeurs ont reconnu leur dette envers ce duo, citant ce disque comme une revelation, une porte ouverte vers des territoires inexplores. Sans Suicide, une part considerable de la musique des decennies suivantes n’aurait jamais existe sous cette forme.
Des concerts au bord de l’emeute
On ne peut pas parler de Suicide sans evoquer leurs prestations sceniques, devenues legendaires pour leur violence et leur radicalite. Vega montait sur scene comme on monte au front, provoquant deliberement le public, brandissant parfois une chaine, transformant le concert en affrontement physique et psychologique. Le duo joua souvent en premiere partie de groupes punk ou rock dont le public, deconcerte par cette musique sans guitare et par cette agressivite frontale, repondait par les insultes et les projectiles. Un enregistrement fameux d’un concert europeen, capture au coeur d’une quasi-emeute, temoigne de cette tension electrique permanente. Loin de fuir le conflit, Suicide s’en nourrissait, convaincu que l’art devait deranger pour exister vraiment. Cette intransigeance leur a coute cher sur le moment, les privant du succes commercial, mais elle a forge leur statut de groupe culte absolu, reference incontournable pour tous ceux qui, par la suite, ont voulu repousser les limites de ce que la musique populaire pouvait oser. Marty Thau, leur producteur et soutien de la premiere heure, avait flaire le genie la ou tant d’autres ne voyaient qu’une provocation gratuite.
Alan Vega est parti en 2016, laissant derriere lui l’image d’un artiste integre et radical, jamais dispose au compromis. Ce premier album reste son monument, le document fondateur d’une musique qui a ose tout reduire pour mieux atteindre l’essentiel. C’est un disque difficile, parfois eprouvant, mais d’une importance capitale. Il faut l’avoir entendu pour comprendre d’ou vient une grande partie de la musique electronique moderne. Suicide a regarde le futur droit dans les yeux, et le futur leur a finalement donne raison.
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