San Francisco, 1956 : Une voix sort de l’ombre et change tout
Il faut se replacer dans le contexte, parce que le contexte, mes amis, c’est tout. Nous sommes en 1956. Elvis Presley vient de signer chez RCA Victor et fait trembler les hanches de l’Amérique entière. Chuck Berry electrise les jukeboxes. Le rock’n’roll, cette bête électrique et adolescente, est en train de dévorer le pays. Et pourtant, et pourtant !, dans une ville de la côte ouest qui sent le brouillard et la liberté, une femme de vingt-cinq ans s’installe devant un microphone dans un studio de San Francisco, prend sa guitare acoustique à plat, et se met à chanter comme si sa vie en dépendait. Comme si celle de toute l’Amérique en dépendait.
Cette femme, c’est Odetta Holmes. Née à Birmingham, Alabama, le 31 décembre 1930, en plein cœur du pays ségrégationniste, en plein cœur de la douleur noire américaine. Sa famille a migré vers Los Angeles quand elle avait six ans, et cette trajectoire, le Sud profond vers la Californie lumineuse, a tout façonné chez elle : la voix de contralto volcanique, la manière de tenir une mélodie comme on tient une vérité, la façon dont chaque note semble portée par l’histoire entière d’un peuple.
Odetta avait d’abord reçu une formation classique, l’opéra, la rigueur du conservatoire. Puis quelque chose a basculé. Autour de 1950, dans les cafés bohèmes de San Francisco, au milieu d’une bande d’enthousiasmes jeunes et idéalistes qui redécouvraient le folklore américain, elle a entendu l’appel des ballades traditionnelles, des spirituals, du blues des champs de coton. C’était comme une révélation. Elle a troqué les partitions d’opéra pour les chansons de Lead Belly, de Woody Guthrie, pour les airs qui viennent du fond des âges et qui disent la vérité brute sur l’existence.
C’est au légendaire club The Hungry i de San Francisco qu’elle a forgé sa réputation, une scène minuscule et enfumée où l’on venait écouter des artistes qui avaient quelque chose à dire. Odetta y faisait salle comble. Et en septembre 1956, le producteur Dean Gitter a eu la bonne idée de l’installer en studio. Ce qui en est sorti s’appelle Odetta Sings Ballads and Blues. Publié en novembre 1956 sur le label Tradition Records, un label new-yorkais qui avait le nez creux et le goût du vrai, ce disque est, ni plus ni moins, un des jalons fondateurs de la musique américaine du vingtième siècle.
Seize titres, une guitare, et une voix qui déplace des montagnes
Seize morceaux. Une guitare acoustique. Pas de fioritures, pas d’arrangeur en smoking, pas d’orchestre à cordes pour adoucir les angles. Juste Odetta, son instrument, et cette voix, mon Dieu, cette voix. Un contralto profond comme un puits, large comme le Mississippi, capable en l’espace d’une mesure de passer de la tendresse la plus déchirante à une puissance tellurique qui vous cloue au fauteuil.
L’album s’ouvre sur Santy Anno, un chant de marin traditionnel, et d’emblée on comprend qu’on est dans un autre univers que ce que la radio propose en ce moment. Là où Elvis vous invite à danser, Odetta vous invite à vous souvenir. À ressentir. Son Jack o’ Diamonds est une mise en garde blues d’une noirceur absolue, son ‘Buked and Scorned un spiritual qui remonte à l’époque de l’esclavage et qui vous transperce comme une lame. Le Muleskinner Bluesoui, ce même morceau que Jimmie Rodgers avait enregistré en 1930, elle se l’approprie avec une autorité désinvolte, comme si elle l’avait toujours connu, comme s’il lui appartenait.
Et puis il y a God’s Gonna Cut You Downpeut-être le sommet absolu de ce disque, une vieille prophétie gospel qui circule dans le folklore américain depuis des siècles et que Odetta transforme en moment de grâce terrifiante. Johnny Cash en enregistrera une version en 2003 avec un clip signé Tony Kaye et une brochette de célébrités, mais c’est Odetta qui avait planté la graine, là, en 1956, dans ce studio de San Francisco.
Il y a aussi Another Man Done Gone, une complainte de bagnard que Vera Hall avait transmise aux ethnomusicologues, et qu’Odetta s’approprie avec une sobriété qui coupe le souffle. Ou encore Easy Rider, charnel et mélancolique à la fois. Deep Blue Sea. Alabama Boundretour au pays natal, mémoire des origines. Chaque morceau est une histoire. Chaque morceau est un monde.
Ce qui fascine, c’est la technique de guitare. Odetta joue en frappant les cordes avec force, une attaque physique, presque percussive, ce que les Anglo-Saxons appelleront plus tard le hammering-on style. Ce n’est pas de la guitare décorative. C’est une guitare qui frappe, qui insiste, qui réclame. Elle tient son instrument comme une arme et comme un outil, comme une chose qui sert à travailler la terre des émotions humaines.
« The first thing that turned me on to folk singing was Odetta. »
Bob Dylan
Dans les coulisses de l’enregistrement : un disque hors du temps
Le studio, septembre 1956, San Francisco. Dean Gitter, le producteur, a compris qu’ici on ne cherche pas à faire un produit commercial. On cherche à capturer quelque chose de vrai. La philosophie de Tradition Records, fondée à New York par un passionné de musique authentique, c’est exactement ça : préserver des voix qui autrement risqueraient de n’être entendues que dans des salles confidentielles.
Les conditions d’enregistrement sont volontairement dépouillées. Pas de multi-pistes sophistiquées, pas de réverb artificielle qui noierait tout dans la soupe. On enregistre quasiment à sec, voix, guitare, quelques hand claps discrets sur certains titres. Le son brut, direct, presque documentaire, donne à l’album une immédiateté saisissante. On a l’impression d’être dans la même pièce qu’Odetta, à quelques mètres d’elle, et cette présence physique dans l’enregistrement est ce qui fait toujours la force du disque soixante-dix ans plus tard.
Une partie du matériau avait déjà été rodée. En 1953 et 1954, Odetta avait enregistré pour Fantasy Records l’album Odetta and Larry avec le guitariste Larry Mohr, au Tin Angel de San Francisco. Certains morceaux présents sur Sings Ballads and Blues y avaient été esquissés. Mais là, seule, face au micro, quelque chose s’est libéré. La version solo est infiniment plus puissante. La co-dépendance avec un partenaire s’est évaporée, et ce qu’on entend à la place, c’est une femme en pleine possession de son art, sans filet, sans compromis.
La pochette, elle aussi, est un acte politique. Odetta y apparaît avec ses cheveux courts, naturels, ce qui sera plus tard baptisé l’Afro, en 1956, c’est une déclaration d’identité courageuse dans une Amérique où les canons de beauté imposés aux femmes noires sont dictés par les normes blanches. Cette image sur fond rouge et blanc est un manifeste discret mais indéniable.

L’héritage : quand un disque change le cours de l’histoire du rock
Voilà le paradoxe magnifique de ce disque : il n’est pas du rock’n’roll, il n’utilise pas une seule guitare électrique, il ne fait pas danser les adolescents dans les drive-ins, et pourtant, sans lui, le rock américain tel qu’on le connaît n’aurait peut-être jamais existé sous cette forme.
L’histoire est bien documentée maintenant. Vers 1958, un jeune garçon de dix-sept ans originaire de Hibbing, Minnesota, il s’appelle Robert Allen Zimmerman, il vient de commencer à se faire appeler Bob Dylan, entre dans un magasin de disques de Minneapolis et tombe sur Odetta Sings Ballads and Blues. Ce qui se passe ensuite est de l’ordre de la révélation mystique. Dylan rentrera chez lui, écoutera le disque en boucle, apprendra chaque chanson, chaque accord, chaque inflexion vocale. Puis il ira revendre sa guitare électrique et son ampli pour s’acheter une guitare acoustique, une Gibson à table plate. Dylan dira plus tard, simplement, définitivement : « The first thing that turned me on to folk singing was Odetta. » Et encore : « I learned all the songs on that record. »
Pensez à ce que ça implique. Dylan sans Odetta, c’est peut-être Dylan sans The Freewheelin’ Bob Dylan, sans Highway 61 Revisited, sans Blonde on Blonde. C’est potentiellement un demi-siècle de contre-culture américaine qui se réécrit. Joan Baez a dit qu’Odetta était « une déesse » et que « sa passion la bouleversait ». Carly Simon confessera qu’elle ne savait pas qu’elle voulait chanter avant d’avoir entendu Odetta. Janis Joplin a passé son adolescence à écouter ces disques en boucle.
Martin Luther King Jr. lui-même l’appelait « la Reine de la folk américaine ». Elle chantera O Freedom devant 250 000 personnes lors de la Marche sur Washington en août 1963, juste avant que King prononce son discours I Have a Dream. Ce n’est pas anodin. Ce disque de 1956 est aussi un disque politique, un disque de résistance et de dignité, porteur des mémoires de l’esclavage et des espoirs d’émancipation.
George Wein, fondateur du Newport Folk Festival, ne s’y est pas trompé : « Si je devais désigner une seule personne responsable de la création du Newport Folk Festival en 1959, ce serait Odetta. » Sans elle, pas de Newport. Sans Newport, pas de la même façon Dylan en 1963, pas Joan Baez en solo, pas le folk revival qui a nourri toute une génération d’artistes engagés.
En 2020, soixante-quatre ans après sa sortie, la Bibliothèque du Congrès américain a inscrit Odetta Sings Ballads and Blues au National Recording Registry, le registre des enregistrements jugés « culturellement, historiquement ou artistiquement significatifs ». AllMusic lui avait depuis longtemps attribué quatre étoiles et demie sur cinq. Ce disque n’est pas seulement un chef-d’oeuvre : c’est un document historique d’importance nationale.
Odetta Holmes est morte le 2 décembre 2008, à New York, d’une maladie cardiaque, à soixante-dix-sept ans. Elle avait continué à se produire sur scène jusqu’aux derniers mois de sa vie, parfois en fauteuil roulant, parce que pour elle la musique n’était pas un métier, c’était une nécessité absolue, une forme de respiration, une manière d’être au monde et de porter la parole des oubliés.
Odetta Sings Ballads and Blues reste, en 2026, un de ces disques qu’on ne peut pas ne pas avoir entendu si l’on prétend s’intéresser sérieusement à la musique américaine. Pas parce qu’il est historiquement important, bien qu’il le soit. Mais parce qu’il est vivant. Parce que cette voix, cette guitare, cette présence brute et totale vous prennent aux tripes et ne vous lâchent plus. Parce qu’on entend, dans chaque sillon de ce vinyl de 1956, la même chose que Bob Dylan a entendue dans ce magasin de Minneapolis : quelque chose de vital et personnel. Quelque chose de vrai.
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