The Black Crowes, Shake Your Money Maker : le rock and roll ressuscite à Atlanta
Au tout début des années quatre-vingt-dix, alors que la mode penche vers les machines, les claviers et les premiers frissons du grunge, deux frères d’Atlanta débarquent avec une idée à contre-courant, ressusciter le bon vieux rock and roll des années soixante-dix. Rich et Chris Robinson, le guitariste et le chanteur des Black Crowes, n’inventent rien, et c’est précisément leur force. Avec « Shake Your Money Maker », leur premier album publié en 1990, ils rejouent les Rolling Stones, les Faces et autres héros du rock crasseux avec une foi et une énergie qui balaient tout sur leur passage.
Le titre de l’album, emprunté à un classique du bluesman Elmore James, dit déjà tout du programme. Ici, on assume sans complexe l’héritage du blues, du rhythm and blues et du rock sudiste. Rich Robinson joue de la guitare comme un jeune Keith Richards, riffs ouverts et accordages bancals, pendant que son frère Chris se prend pour un mélange de Rod Stewart et de Mick Jagger, voix écorchée, déhanché de coq et morgue de star née. Le contraste avec la production aseptisée de l’époque est saisissant.
Une avalanche de tubes
Pour un premier album, « Shake Your Money Maker » frappe étonnamment juste. « Twice as Hard » ouvre les hostilités avec un riff massif et un groove imparable. « Jealous Again » et « Hard to Handle », reprise enflammée d’un classique d’Otis Redding, deviennent des succès radiophoniques majeurs, propulsant le groupe sous les feux de la rampe. Mais la grande surprise, la chanson qui touche au coeur, c’est « She Talks to Angels », ballade acoustique poignante sur une jeune femme rongée par la drogue, qui révèle une sensibilité inattendue derrière la façade de rockers débraillés.
La production, signée George Drakoulias pour le label Def American de Rick Rubin, sonne chaud, vivant, organique, comme enregistré dans un bar enfumé plutôt que dans un studio stérile. Tout respire l’authenticité, le plaisir de jouer fort et juste, le refus des artifices. L’album s’écoulera à plusieurs millions d’exemplaires, succès colossal pour une formation aussi résolument rétro, et fera des Black Crowes le groupe de rock le plus excitant de leur génération.
Des fortes têtes au caractère bien trempé
La légende des Black Crowes ne serait pas complète sans évoquer le caractère volcanique des frères Robinson. Dès le début, ils se font remarquer par leur franc-parler et leur refus de tout compromis. Lors d’une tournée en première partie de ZZ Top, le groupe se fait carrément renvoyer pour avoir critiqué publiquement le sponsor de la tournée, une marque de bière, en plein concert. Cette intransigeance, cette fidélité à un certain idéal du rock and roll, deviendra leur marque de fabrique autant que leurs querelles fraternelles légendaires.
Pas vraiment novateur, donc, ce premier disque, et il serait vain de le nier. Mais il y a dans cette musique une évidence, une vitalité, une justesse de ton qui rendent la question de l’originalité secondaire. Les Black Crowes ne cherchent pas à réinventer le rock, ils veulent simplement le faire vivre, le jouer avec amour et conviction, et ils y réussissent magnifiquement. Dans la grande tradition du rock sudiste, ils trouvent immédiatement un public considérable.
Le rock and roll contre l’air du temps
Le succès des Black Crowes en 1990 tient du miracle, ou du moins de l’audace pure. À cette époque, l’industrie musicale ne jurait que par les machines, les claviers, la pop synthétique, et bientôt par le grunge de Seattle qui allait tout emporter. Dans ce paysage, deux frères d’Atlanta arrivaient avec des guitares branchées sur de vieux amplis, des chansons qui auraient pu être écrites en 1972, et une foi inébranlable dans les vertus éternelles du rock and roll. Ce pari à contre-courant aurait dû échouer, il fut un triomphe phénoménal.
La clé de cette réussite, c’est la sincérité. Les Black Crowes ne singent pas leurs idoles par calcul ou par opportunisme, ils les aiment viscéralement et rejouent leur musique avec une conviction totale. Chris Robinson au chant possède ce grain de voix écorché, cette présence scénique de star née, qui ne s’apprend pas. Son frère Rich, plus discret, est un guitariste rythmique d’instinct, dans la grande tradition de Keith Richards, capable de faire groover un riff jusqu’à l’hypnose. Ensemble, ils forment l’un des grands duos du rock de leur génération.
La face cachée de cette aventure, ce sont les disputes légendaires entre les deux frères, qui empoisonneront la carrière du groupe pendant des décennies, allant jusqu’à provoquer des séparations et des reformations à répétition. Mais en 1990, rien de tout cela n’est encore visible. « Shake Your Money Maker » est l’oeuvre d’une bande de jeunes loups affamés, unis par le même amour du rock, persuadés de détenir une vérité que le reste du monde avait oubliée. Et le plus beau, c’est qu’ils avaient raison.
Plus de trente ans après, « Shake Your Money Maker » garde toute sa fougue intacte. C’est le disque d’un groupe jeune, affamé, persuadé de détenir la vérité du rock and roll, et cette conviction est contagieuse. À l’heure où tant de musiques se sont égarées dans les machines, il rappelle le plaisir simple et éternel d’une guitare branchée, d’une voix qui écorche et d’un groove qui ne ment pas. Un grand premier album, tout simplement.
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