Never Mind the Bollocks, Here’s the SEX PISTOLS (1977) : un seul disque pour tout faire exploser
Certains groupes batissent leur legende sur une longue discographie. Les Sex Pistols, eux, ont change la face du rock avec un seul album studio. Un seul. Publie en octobre 1977 chez Virgin, « Never Mind the Bollocks, Here’s the Sex Pistols » est de ces disques qui ne se contentent pas d’exister, ils provoquent un avant et un apres. En une poignee de chansons, ce brulot a fait voler en eclats les certitudes d’une industrie musicale engoncee dans ses solos de quinze minutes et ses concept-albums boursoufles. Le rock avait besoin d’un coup de pied au derriere : les Pistols l’ont donne avec une violence inegalee.
Le mur de Steve Jones
On a tellement parle de la fureur, du scandale et de l’attitude qu’on en oublierait presque l’essentiel : ce disque sonne magnifiquement. Derriere l’apparence de chaos se cache une production redoutablement efficace, signee Chris Thomas et Bill Price. Et au coeur du son, il y a la guitare de Steve Jones. Loin du cliche du punk qui ne sait pas jouer, Jones a empile des dizaines de pistes de guitare pour construire un veritable mur de son, dense, massif, ecrasant. Cette muraille electrique donne a l’album sa puissance phenomenale, ce rouleau compresseur qui ne laisse aucun espace vide.
Sur la basse, c’est encore Jones qui assure l’essentiel, Sid Vicious etant arrive trop tard et trop peu doue pour reellement contribuer en studio. La section rythmique est tenue par le batteur Paul Cook, solide et precis, tandis que Glen Matlock, ecarte avant l’enregistrement, avait pourtant co-ecrit une grande partie de ces chansons devenues immortelles.
Une succession d’hymnes
Le contenu du disque est proprement stupefiant. Les Pistols n’ont quasiment sorti que des classiques. « Anarchy in the U.K. » ouvre les hostilites avec son ricanement demoniaque et son appel a la destruction. « God Save the Queen », sorti pile pour le jubile d’argent de la reine en 1977, est un acte de lese-majeste qui declenche un scandale national : interdit d’antenne, attaque de toutes parts, le morceau grimpe pourtant au sommet des classements, transforme en symbole d’une jeunesse en colere. « Pretty Vacant » et « Holidays in the Sun » completent ce tableau d’une generation qui crache sa rage et son ennui a la figure d’une societe qu’elle juge moribonde.
Johnny Rotten, de son vrai nom John Lydon, incarne cette colere avec un genie scenique evident. Sa voix nasillarde et venimeuse, son phrase sarcastique, son regard de fou furieux : il est l’antistar absolue, le contraire de tout ce que le rock avait produit jusque-la. Il ne cherche pas a seduire, il cherche a deranger, et il y parvient au-dela de toute esperance.
Le scandale et l’heritage
L’album lui-meme provoque des remous. Le mot « bollocks » du titre vaut au groupe un proces pour obscenite, qui se solde par un acquittement retentissant apres qu’un expert eut explique l’origine ancienne et noble du terme. Tout, dans la trajectoire des Pistols, semble concu pour mettre le feu : les apparitions televisees provocantes, les concerts annules, le management retors de Malcolm McLaren qui orchestre le chaos avec un sens consomme de la provocation.
Mais reduire les Pistols a un coup marketing serait une grave erreur. Ce disque a libere une energie qui a essaime dans le monde entier. Sans lui, des milliers de groupes ne se seraient jamais formes, persuades soudain qu’il suffisait de trois accords et d’une conviction sincere pour monter sur scene. Le punk a ouvert grand les portes que le rock avait refermees, et « Never Mind the Bollocks » est la cle qui a fait sauter la serrure.
Un titre qui passe en justice
Meme l’emballage du disque fut un acte de guerre. Le mot « bollocks », argot anglais pour designer les testicules mais aussi, par extension, tout ce qui releve du grand n’importe quoi, fit scandale jusque dans les vitrines des disquaires. Un commercant fut poursuivi pour avoir expose la pochette, et le proces qui s’ensuivit tourna a la farce quand un universitaire vint expliquer a la barre que le terme, loin d’etre une simple obscenite, possedait des racines anciennes et parfaitement respectables dans la langue anglaise. Le groupe fut relaxe, et l’affaire ajouta une couche supplementaire a sa legende de provocateur en chef. Tout, dans la trajectoire des Pistols, semblait obeir a cette logique de l’affrontement permanent : avec la societe, avec l’industrie du disque, avec la monarchie, et finalement avec eux-memes. Cette autodestruction programmee fait partie integrante du mythe. Les Pistols ne pouvaient pas durer, car leur fonction historique n’etait pas de durer mais d’exploser, et de tout emporter sur leur passage.
Le groupe ne survivra pas longtemps a ce coup d’eclat, se desagregeant des le debut de 1978 dans un tourbillon de tragedies et de reglements de comptes. Mais qu’importe la breve existence : avec un seul album, les Sex Pistols ont accompli ce que d’autres ne realisent jamais en toute une carriere. Ils ont change le cours de l’histoire du rock. Et ce disque, des decennies plus tard, conserve intacte sa puissance de detonation. On ne l’ecoute pas, on le subit, et c’est tant mieux.
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